CHAPITRE XIX
que j'ai appris tout ce qui me revenait de mérite dans la bataille du 9 Thermidor; ce que je sais bien, c'est que, cette fois comme tant d'autres, j'y avais sans réserve fait le sacrifice de ma vie, et que je ne cherchai point à la ménager par quelques détours habiles, par les précautions même permises à la guerre; mais je sais que je courus directement de ma personne sur l'ennemi qui était notre point de mire. Je sais que j'ai parlé et agi suivant tous les mouvements naturels que me dicta la circonstance.
Mais comment ai-je agi dans tous les détails, comment aije parlé, excepté dans les circonstances dont le récit public et celui des journaux fondent la mémoire autorisée de mes paroles et de mes actions? Yoilà ce que je pourrais difficilement affirmer avec précision. Il y a dans une opération pareille à celle qui nous occupe et qui est plus que militaire, par toutes les circonstances qu'elle embrasse , par toutes les exigences fortuites auxquelles il faut qu'elle réponde : il y a de ces mouvements subits, indélibérés, irraisonnés, instinctifs, qui naissent de la circonstance, qu'elle commande, qu'elle inspire, et qu'elle couronne du succès, comme à l'escrime le fer de notre adversaire, ou seulement son attitude et son regard nous dictent d'heureuses inspirations qui font raison de notre ennemi et nous assurent le triomphe.
Parmi toutes les prétentions qui se sont élevées depuis la victoire du 9 Thermidor, je ne veux nullement critiquer celles qui ont été tournées à l'honneur de plusieurs de mes collègues, pas même de Léonard Bourdon, qui croit avoir dirigé des bataillons sur la Commune de Paris, y être entré en vainqueur, et avoir décidé le triomphe de la journée, c'est-àdire de la nuit du 9 au 10, oij succombèrent les Robespierre frères, Saint-Just, Couthon et complices.
Mais il est un fait d'armes dont on a voulu décorer et dont a prétendu se décorer un citoyen gendarme appelé Méda qui serait mort, vingt ans après, colonel, dans la campagne
de Russie, au moment d'être fait général de brigade On a, depuis quelques années, en 4824, fait paraître de prétendus Mémoires de ce Méda, vainqueur de Robespierre. D'après le récit posthume de ce gendarme, âgé de dix-neuf ans en Thermidor (1794), il aurait reçu du Comité de Salut public, par Forgane de Garnot, l'ordre vraiment singulier, donné à un soldat qui avait des chefs, ordre qui d'ailleurs n'a jamais été Justifié depuis, de commander sous la Convention et d'aller mettre en arrestation les membres de la Commune. C'est avec ce premier titre que le gendarme Méda serait arrivé en mission avec Léonard Bourdon, s'il faut en croire le Mémoire. Ce représentant aurait nommé le gendarme commandant de l'attaque. Bientôt le gendarme Méda aurait quitté sa colonne pour aller tenter un coup de main à la Maison commune. Il y aurait couru suivi seulement de quelques grenadiers ; il aurait pénétré au secrétariat, où, ayant aperçu Robespierre, au milieu d'une cinquantaine d'hommes, dans une grande agitation, il aurait sauté sur lui, en lui présentant la pointe de son sabre au cœur, et lui aurait dit : « Rendstoi, traître! » Sur ces mots, Robespierre aurait relevé la tête et dit : a C'est toi qui es un traître, et je vais te faire fusiller ». A ces mots, le gendarme Méda, toujours d'après son propre récit, a pris de la main gauche un de ses pistolets, et, faisant un à-droite, il aurait tiré sur Robespierre : il croyait le frapper à la poitrine, mais la balle, prenant Robespierre au menton, lui aurait cassé la mâchoire gauche inférieure, et il serait tombé de son fauteuil. L'explosion du coup de feu de Méda aurait stupéfait le frère de Robespierre à tel point, qu'il s'est jeté par la fenêtre. Dans ce moment, un bruit terrible a éclaté : Méda se serait alors écrié de toutes ses forces : « Vive la République ! » Les grenadiers l'entendant lui auraient répondu. D'après un rapport de Léonard Bourdon, de Tépoque même du 10 Thermidor, il aurait dit que Méda était l'un des premiers qui eussent frappé les conspirateurs.