‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 170 sur 230 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

ne furent point admis aux séances du corps législatif, parce qu'on craignait leur influence. Cette Constitution fut envoyée à Tacceptation du peuple ainsi que les décrets qu'on a appelés des deux Tiet^s, parce qu'ils décidaient que les deux tiers des membres de la Convention nationale entraient de droit dans le corps législatif nouveau. Ce décret allait rencontrer les plus violents obstacles dans les assemblées primaires, où se précipitaient tous les émigrés rentrés avec l'espoir de renverser la République, leur véritable point de mire, alors qu'ils disaient n'en vouloir qu'à la Convention nationale.

Je venais d'être réélu membre du Comité de Sûreté générale, et, mon opération des subsistances heureusement accomplie, j'aurais pu maintenant remplir ma mission des Indes Orientales; mais les circoxistances devenaient tous les jours plus sérieuses, il n'était possible ni décent de penser à s'éloigner de la Convention. Il n'y a point d'exagération à dire que le moment était encore arrivé de vaincre ou de mourir à son poste, car telle est, du commencement jusqu'à la fin, l'histoire de la Convention nationale, que toutes les époques sont autant de batailles où la question a été toujours celle d' « être ou de ne pas être ».

Un nouvel orage se préparait contre la Convention, et tout lui commandait de ne pas tarder à se mettre en défense, lorsque je vois arriver chez moi le petit capitaine d'artillerie que nous avions fait chef de bataillon, puis général de brigade à Toulon, Bonaparte. Il est devenu assez historique pour qu'on désire ne rien perdre de son histoire ; je vais donc raconter à quelle circonstance je dus son retour et sa visite.

Pendant le cours des opérations du siège de Toulon j'avais été dans le cas de donner ma confiance à des hommes de mon pays. J'avais chargé d'un service de fourniture de viandes un citoyen qui s'était occupé déjà de cette partie. II suffisait que ce citoyen eût été traité par moi avec quelque familiarité, pour qu'il eût été noté, dans la pensée de Bona-

parte, comme un homme qui pouvait avoir quelque accès auprès de moi. Peu de temps après le 9 Thermidor, Bonaparte, destitué et inquiété comme terroriste, alla trouver à Nice M. Pierrug-ues, qui faisait alors son service de fournitures. Il était accompagné d'un Marseillais appelé Ardisson qui était sa connaissance particulière. Ils avaient entendu parler de la position supérieure, je pourrais dire brillante, que m'avaient donnée la journée du 9 Thermidor et ma conduite postérieure. Ils demandent à M. Pierrugues (qui fut depuis mon maître d'hôtel au Directoire) une lettre de recommandation pour le « citoyen représentant du peuple Barras ». Ils lui exposent avec les plus grands détails et la plus grande modestie tout le malheur de leur position. « On les accuse de terrorisme parce qu'ils sont patriotes ! Il faut absolument qu'ils aillent à Paris pour se justifier. » Pierrugues leur accorde la lettre qu'ils avaient sollicitée, et c'est avec cette lettre, datée de Nice, que Bonaparte, accouru à Paris, se présente à moi. Je lui dis que je le reconnaissais bien pour mon « petit capitaine » du siège de Toulon. « Peut-être, ajoutai-je, n'a-t-on pas été très injuste envers vous, en vous croyant un peu terroriste, car je me rappelle qu'il fallait vraiment vous retenir au moment des exécutions militaires; mais au surplus nous avons besoin d'hommes d'exécution. Les terroristes de la royauté nous pressent : il faut que ceux de la République soient en mesure. En attendant, capitaine, faites-moi l'amitié de venir dîner chez moi. » Je demeurais alors au Palais-Royal, au-dessus des arcades de Mlle Montaasier; je la connaissais personnellement : Bonaparte le savait; il ne manqua jamais d'y venir dîner et de faire sa cour à cette demoiselle \ Je sus qu'en sortant de la maison

1. Il y avait, là un nouveau thème à diatribe contre Bonaparte. Le rédacteur des Mémoires éprouva sans doute quelque regret d'avoir insuffisamment exploité ce thème, car dans un fragment, composé, à ce <ju'il semble, après la rédaction définitive des Mémoires, il revient copieusement sur cette histoire de la prétendue « cour » que Bonaparte aui'ait fuite à la vieille et

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