‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 171 sur 230 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

il allait encore pérorer au café Gorazza, où il laissait en souffrance les mémoires des rafraîchissements que rendait nécessaires la chaleur de sa conversation.

Désirant savoir ce que Bonaparte était devenu depuis qu'il m'avait quitté après le siège de Toulon, je fis quelques questions à dos personnes qu'il appelait ses amis. On me rapporta à peu près ceci : Bonaparte était resté à l'armée d'Italie, que nous avions laissée sous les ordres du général Dumerbion. Dumerbion, qui la commandait toujours avec succès, était un homme simple, sans intrigues, tout entier à son affaire. Il voyait rarement les représentants du peuple. Bonaparte n'avait point cette réserve. Il s'était distingué par sa servilité auprès de Robespierre jeune et Ricord, représentants du peuple à cette armée. Il s'était fait présenter par Aréna, alors son ami, à Mme Ricord, que Robespierre jeune affectionnait particulièrement. Bonaparte ayant pénétré dans un conseil où Dumerbion devait lire un projet, le général en chef crut ne devoir pas communiquer le véritable, mais un autre qu'il imagina, pour fixer son opinion sur Bonaparte. Ce dernier en avait aussitôt rendu compte à Robespierre et à Ricord. Le lendemain, Dumerbion soumet son véritable plan militaire au conseil. Bonaparte, qui avait été ainsi démasqué, se vengeait en Corse par des calomnies contre Dumerbion. Les représentants près l'armée d'Italie furent rappelés ; ceux qui leur succédèrent firent arrêter Bonaparte, et il venait seulement d'être mis en liberté, quand il arriva près de moi à Paris. Il m'assura que Robespierre jeune n'avait pas toujours été de l'avis de son frère, et qu'à l'armée d'Italie il se regar-

opulente Mlle Montansier. J'ignore si c'est de quelque note de Barras, retrouvée après coup, ou simplement du souvenir de quelqu'une de ces mordantes anecdotes qui revenaient sans cesse dans la conversation de l'ex-Directeur, — que M. de Saint-Albin s'est servi pour écrire ces pages. Quoi qu'il en soit, ce supplément de médisance était probablement destiné à prendre place dans le chapitre consacré au 13 Vendémiaire. Il mérite en effet de figurer dans les Mémoires de Barras. On trouvera le texte de ce méchant commérage parmi les pièces publiées en Appendice, p. 348. (G. D.)

(lait comme en exil. Il me raconta qu'une femme du peuple à laquelle Robespierre jeune avait donné des secours, avait été traduite au Tribunal révolutionnaire et jugée à mort pendant son absence, et qu'à son retour de Paris il désapprouva ce jugement et envoya chercher le fils de cette femme, âgé de douze ans, le fit habiller et l'admit à sa table; que, l'enfant étant triste, Ricord lui commanda de boire à la santé de la République, qu'il s'y refusa, et que Robespierre jeune s'adressant alors à Ricord lui aurait dit : « Respecte ce caractère : tu n'en ferais pas autant en pareil cas ».

Dans tous les récits de Bonaparte, occupé à bien parler de Robespierre le jeune et à louer ses vertus, il était bien facile de voir qu'il avait à défendre une partie faible et à justifier ses liaisons. Dès ses premiers voyages à Paris, en l'an II, avant d'être envoyé à l'armée d'Italie, il était lié avec Clarke, dès lors employé au Comité de Salut public, sous Carnot, et on l'avait souvent remarqué aux côtés de ce commis, qui chaque jour, à la clôture des séances du comité, lorsque les membres en sortaient, se plaçait sur leur passage, décoré du bonnet rouge, en criant avec ses camarades : « Vive Robespierre! Vive le Comité de Salut public! » Je fis à Bonaparte des reproches de cette précédente conduite, et lui dis avec bienveillance que ce n'était plus la manie du jour; qu'il fallait enfin être non moins patriote, mais moins robespierriste. Bonaparte me répondit : « A quelque prix que ce soit, j'ai besoin d'être employé; si je ne puis obtenir du service, j'irai en demander à Gonslantinople comme artilleur ». Il me supplia de le mener au Comité de Salut public, oii il désirait d'être soutenu de ma présence, craignant d'être mal reçu par Aubry. Il avait une raison dont il ne me faisait pas confidence : Aubry était celui qui, par sa correspondance, avait la connaissance officielle des faits et gestes de Bonaparte et pour lesquels il avait été destitué. Je ne connaissais point cette correspondance, reçue de Nice, dans laquelle les représentants

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