‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 173 sur 230 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

du Comité de Salut public à son égard ne laissait d'autre ressource qu'un changement, attendait avec une vive impatience l'événement qui devait lui rendre la liberté de ses mouvements et la disponibilité d'une existence déjà en proie au besoin dévorant de la grande activité. « Bah! bah! me dit-il,, les aristocrates, les émigrés, quand ils sont battus, prennent tous les déguisements ; ils se disent des manouvriers, des boulangers, des officiers de santé ; à les entendre, il n'y en aurait pas un d'eux qui ne fût un petit saint. Il ne faut pas accepter aussi facilement leurs allégations, il faut les frapper jusqu'au dernier souffle : on a eu bien raison de dire qu'il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.... »

Nous étions entourés de quelques personnes qui nous entendaient. Bonaparte élevait davantage la voix, avec le calcul d'un homme qui cherche des auditeurs en même temps que des spectateurs. Je vis que le petit homme voulait faire de la popularité et même de la populacité. Dans les circonstances urgentes qui nous menaçaient, je ne crus point devoir m'attacher à préciser ce qu'il y avai-t d'indéUcat dans le procédé de Bonaparte. Je ne m'occupai point à blâmer cette conduite qui ressemblait déjà à celle d'un intrigant sans conscience. Je crus qu'il y avait un danger réel à paraître refuser le service d'hommes qu'on appelle d'exécution, tel qu'était Bonaparte, et dont la marche vraiment alarmante de nos ennemis nous annonçait que nous ne pouvions nous passer pour repousser la force par la force, caria réaction post-thermidorienne, qui avait eu tant de succès dans le midi de la France, se croyait au moment d'obtenir ses derniers triomphes au sein môme de la capitale.

Les sections assemblées correspondaient activement; elles résolurent unanimement de rejeter le décret des deux Tiers. La section Le Pelletier était l'une des plus animées et des plus bruyantes; elle était habitée par la classe la plus riche de Paris Plusieurs de ses habitants faisaient partie autrefois

des bataillons des cardes nationales du nom de Filles-Saint- Thomas. Ce bataillon était le seul qui, à l'époque, du 10 Août, eût pris part à la défense des Tuileries, et partagé le sort de la garde suisse. La portion militaire de cette section se croyait engagée, par ses souvenirs de royalisme, à seconder et à pousser en première ligne le mouvement dirigé contre la Convention nationale. Cette section Le Pelletier, la plus fougueuse, formait donc un Comité central. Il fut décidé qu'on marcherait sur la Convention. Le général Menou avait, depuis le l^"" Prairial, remplacé Pichegru dans le commandement en chef de Paris. Il fut chargé de faire évacuer le lieu des séances de la section, où se trouvait réuni le Comité central qui se disait le représentant et l'organe de la souveraineté du peuple. Avec une force imposante, et qui devait tenir tête à tous les obstacles, Menou s'engagea dans la rue Vivienne. Les sectionnaires y étaient déjà postés. Menou se crut cerné, quand c'était à lui de cerner les autres, et il en avait tous les moyens. Il se mit à parlementer; il fut contraint de demander et heureux d'obtenir la permission de s'en retourner, la baïonnette dans le fourreau.

C'est dans ce moment que la Convention nationale crut devoir me donner un nouveau témoignage de confiance, en me nommant, pour la troisième fois, général en chef de l'armée de l'intérieur. Ce n'étaient plus ici des patriotes égarés que nous avions à combattre, mais un très grand nombre de bataillons de la garde nationale. Ces honnêtes bourgeois, qui se disaient et se croyaient peut-être des républicains, ne s'apercevaient point qu'ils avaient placé à leur tête de lâches conspirateurs à privilèges.

Il n'y avait rien de mieux à faire, pour combattre de pareils adversaires, que de leur opposer leurs ennemis naturels, les patriotes incarcérés par suite des réactions de Thermidor. En conséquence, la Convention adopta cette mesure bien tardive, dont on ne pouvait lui savoir gré, de prononcer la liberté

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