CHAPITRE XXI
des détenus arrêtés par suite de la journée de Prairial et des journées antérieures, où le désordre avait si malheureusement confondu et fait envelopper les innocents avec les coupables. Tous ces patriotes délivrés de leurs fers, étant accourus se ranger sous nos drapeaux, présentèrent la réunion d'une troupe de douze à quinze cents hommes. Je donnai au général Berruyer le commandement en chef de ce bataillon précieux d'hommes de cœur, doublement braves, en raison de ce qu'ils étaient plus ulcérés : il n'y a rien de si courageux que le désespoir. Nous les appelâmes le Bataillon sacré \ nos adversaires l'appelèrent le Bataillon des Terroristes, et le fait est que sa première apparition inspira une véritable terreur aux sectionnaires. Le citoyen Valentin, adjudant général, suspendu de ses fonctions à l'armée de l'Ouest, vint m'annoncer, le 12 vendémiaire dans l'après-midi, que la Convention serait attaquée le lendemain à quatre heures du soir. « Pourquoi pas à quatre heures du matin? dis-je en riant; c'est sans doute que, comme au temps du cardinal de Retz, les estimables bourgeois de Paris ne savent pas se désheurer. » Valentin venait d'entendre vers la rue Saint- Denis de jeunes sectionnaires demander la réincarcération des patriotes , l'arrestation de beaucoup de députés , et annoncer le massacre décidé, si l'on se refusait d'obtempérer à leur demande.
Le général Menou, qui appartenait à la caste nobiliaire, ne devait pas être soupçonné d'un incivisme, rattaché à la préoccupation de son origine. Il aurait été patriote, s'il avait été quelque chose; mais c'était un homme de plaisir, qui n'avait point de principes, et manquait surtout de cette fermeté et de cette décision qui sont indispensables dans les révolutions comme à la guerre. Voyant que j'avais jugé sa faiblesse, il me demanda, comme grâce, de le laisser se retirer, et de lui donner ma garantie que sa défection ne lui attirerait point de désagrément. Je crus, autant que je le pou-
vais, devoir au moment même déférer à sa demande, ou plutôt à sa prière. Je ne trouvai rien de mieux que de me passer de sa présence. Lorsque nous vîmes Menou nous manquer dans la main, et le Comité de Salut public ne sachant plus oii donner de la têle, je dis : « Il n'y a rien de si facile que de remplacer Menou, j'ai Thomme qui vous manque : c'est un petit officier corse qui ne fera pas tant de façons... ». Le Comité de Salut public, sur ma proposition, m'accorda aussitôt de mettre Bonaparte en service actif. Je parlais ainsi de Bonaparte, croyant pouvoir répondre de lui, d'après toutes les avances qu'il me faisait les jours précédents; mais dans toute cette matinée du 12 oii je l'aurais dû trouver avec les militaires et les patriotes qui m'accompagnaient, je ne l'avais point aperçu. Ne le voyant point encore arriver au moment oii je venais de faire agréer son choix, je l'envoyai chercher à son hôtel garni. On ne l'y trouva pas plus qu'aux divers cafés et chez les traiteurs qu'il fréquentait ordinairement.
Il arriva seulement enfin vers neuf heures du soir au Carrousel, qui se trouvait mon quartier général de fait, et où je plaçai le général Brune. Je fis à Bonaparte des reproches de ce retard : il m'avait, tous les jours précédents, offert du service avec tant d'empressement, et même de luxe, contre les ennemis de la République qui osaient vouloir se mesurer avec la représentation nationale! Sa conduite d'aujourd'hui répondait si lentement à ses paroles de la veille !
Il arrivait du côté de la section Le Pelletier, où il paraît qu'il avait eu beaucoup de pourparlers. Dans la candeur révolutionnaire que nous conservions alors, j'étais loin de soupçonner qu'un militaire républicain aussi prononcé que Bonaparte put avoir eu de l'hésitation dans le parti qu'il devait prendre ici, encore moins que cette hésitation fût le balancement de la perfidie qui cherchait à faire son marché des deux côtés à la fois, et qui ne se rangeait du nôtre que