‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 175 sur 230 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

parce que l'autre ne lui avait pas présenté assez d'avantages. « J'attendais des ordres », me répondit Bonaparte d'un air tout à fait embarrassé, comparativement au ton si décidé que je lui avais connu jusqu'alors. « Au surplus, continua-t-il, quelle est la destination que vous m'avez réservée dans cette lutte? — Toutes mes positions sont commandées par les officiers qui sont arrivés les premiers, dis-je à Bonaparte : vous serez l'un de mes aides de camp. » •

Je songeai de suite à établir ma ligne militaire de manière à ce que nos postes ne pussent pas être tournés. J'assignai sa place à chacun des généraux et des officiers supérieurs, qui s'étaient rendus près de moi. Pour m'assurer de tout par moimême, je parcourus toutes mes positions, j'examinai toutes les issues. J'étais environné d'une nombreuse escorte armée de bons citoyens, de troupes de ligne et d'habiles canonniers.

Fort de ces premières dispositions, j'annonçai à la Convention nationale que j'étais prêt à sauver la patrie de l'attaque des stipendiés de l'aristocratie : « Je suis à mon poste; que chacun soit au sien ».

Après avoir mis ordre à ce qu'il y avait de plus pressé par l'activité de mes mesures et l'audace de ma détermination, je crus que dans la route de ténèbres oii nous marchions, il pouvait y avoir encore des renseignements importants à prendre de Menou, et qu'il ne nous refuserait pas ce qui était à sa connaissance sur les forces et la position des troupes et sur l'artillerie. En sortant de la Convention nationale, je retournai donc au Comité de Salut public; Bonaparte me suivait. Je fis chercher Menou, qui était destitué; il se trouvait encore, comme un prisonnier, dans un cabinet particulier des Tuileries. Je lui demandai donc de me dire en un mot tout ce qui pouvait nous éclairer. Il n'y avait rien de moins rassurant que tout ce qu'il m'apprit : nos ennemis étaient à notre égard dans la proportion de huit contre un. Toute l'armée dont je me trouvais pouvoir disposer n'était

2o2 MEMOIRES DE BARRAS.

que de cinq mille hommes de toutes armes. Quarante pièces de canon étaient aux Sablons, sous la garde de quinze hommes : il était minuit, et divers avis m'annonçaient que nous serions attaqués à quatre heures du matin. Je dis à Bonaparte : « Tu vois s'il y a un moment à perdre, et si j'ai eu raison de te gronder de n'être pas venu plus tôt; qu'on coure à linstant me chercher cette artillerie et qu'on me la ramène en toute diligence aux Tuileries ». Bonaparte expédia aussitôt mon ordre au chef d'escadron du 21'' de chasseurs : Murât part avec trois cents chevaux. Un moment plus tard il n'était plus temps. Murât arrivant à deux heures du matin aux Sablons s'y trouva avec la tête d'une colonne des sectionnaires qui venait saisir le parc : mais il était à cheval, on était en plaine. La section se retira, et à six heures du matin, le 13 vendémiaire, les quarante pièces entraient aux Tuileries.

Je dois, dès ce moment même, rendre un hommage éclatant à la conduite patriotique de la section des Quinze-Vingts. Sans rancune ni souvenir de tout ce qu'on avait fait éprouver à ces dignes citoyens du faubourg Saint-Antoine quelques mois auparavant (en germinal et en prairial), ils s'empressèrent de me seconder dans la journée qui se préparait, et ils envoyèrent sous mes drapeaux l'élite de leurs braves.

Le général Yerdière était placé au Pont-Royal, avec quatre pièces de canon, gardant cette issue principale par laquelle pouvaient déboucher les sections du faubourg Saint- Germain ; tandis que le général Carteaux gardait le Pont-Neuf du côté de la rue de la Monnaie, tenant ainsi en respect tout ce qui pouvait venir aussi du faubourg Saint-Germain par la rue Dauphine, comme tout ce qui pouvait arriver des quartiers Poissonnière et de la Ghaussée-d'Antin par la rue de la Monnaie. Le cul-de-sac Dauphin, par lequel on pouvait encore affluer de la section de la place Vendôme, appelée alors des Piques, et de toutes les autres parties de la Ghaussée-d'Antin,

Page 1