‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 176 sur 230 · CHAPITRE XXI. 2o · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI. 2o

était garanti par quatre pièces d'artillerie, sous le commandement du général Berruyer. On a vu que j'avais donné à Brune le poste du Carrousel. Le 21° de chasseurs, stationné sur la place de la Révolution, devait protéger la retraite de la Convention sur Saint-Cloud, en cas de défaite.

Ainsi que je viens de le dire, le général Verdière gardait le Pont-Royal avec les canons, du côté des Tuileries tenant au pavillon de Flore. Faisant ma reconnaissance, la veille, du côté tenant à la rue du Bac, j'avais remarqué qu'une maison récemment démolie et déjà en construction formait là comme une espèce de retranchement naturel où pouvaient se cacher nos ennemis et déranger notre système de défense. Je pensai qu'il était important de nous en emparer nous-mêmes, à tout événement, et j'ordonnai d'y placer trente grenadiers seulement. Bonaparte, chargé de mon ordre, sourit beaucoup à cette idée : elle lui parut promettre un résultat qui pouvait bientôt devenir important.

Ce qu'il y avait de réel et de pire dans notre situation, c'était d'être dans le désordre le plus complet sur tous les points, de ne savoir ce qu'on faisait et à peine ce qu'on voulait. Je dis à Bonaparte : « Il faut d'abord bien regarder le théâtre de l'action, s'il doit y en avoir une; centraliser nos moyens de défense, en considérant comment et de quel côté peuvent venir nos ennemis : ils sont quarante mille au moins, et j'ai à peine quatre mille hommes. Quel est notre point de défense, notre théâtre inévitable? la Convention et les Tuileries. De quel côté peuvent venir les ennemis? du faubourg Saint-Germain et du côté de la Ghaussée-d'Antin. Mettonsnous à cheval sur la Seine : nous serons bien entre les deux feux. Mais par cette position seule, nous coupons déjà les rebelles et les empêchons de se réunir, et nous, nous serons rassemblés avec tous nos moyens et pourrons en user avec plus de sûreté. Ils sont quarante mille contre quatre mille, soit! Nous suppléerons au nombre par le courage. Une

décharge d'arlillerie à mitraille dirigée en l'air suffira pour jeter l'épouvante dans les rangs de nos adversaires; si quelques-uns sont égratignés au visage, ils fuiront tous; ce sont les muscadins de Pompée : ils ont peur d'être atteints à la face. » Voilà quel fut mon plan dans toute sa simplicité; et lorsque je dis à Bonaparte : « Il faut nous concentrer », j'en fus réellement très bien compris. Quant aux développements, quant à la suite de l'action, on va voir ce qui arrive, en toutes affaires humaines, des enchaînements imprévus, des conséquences décisives qui naissent du hasard, et qui dérangent tout ce qui a été le plus systématisé.

Comme toutes les positions sont bonnes en guerre, même celle des églises, les sectionnaires s'étaient placés, par un assez bon calcul, dans l'église Saint-Roch, qui présentait une hauteur d'oii ils dominaient le cul-de-sac Dauphin, qui les rendait effectivement maîtres de la Convention et des comités.

Leur mouvement était concerté avec les colonnes qui devaient déboucher par le quai Voltaire. J'étais en face de Saint-Roch : c'était le poste sur lequel les sectionnaires fondaient la victoire. Elle n'était pas douteuse si, descendant avec audace de cette montagne factice, ils s'étaient précipités sur la batterie même qui était le seul obstacle au-devant d'eux. Avec quelques sacrifices des leurs, ils s'emparaient de nos canons et les tournaient contre nous. Quant à nous, n'ayant encore vu que des menaces et aucun engagement de la part de ceux qui étaient renfermés dans l'église, nous aurions été fort embarrassés de commencer le combat.

La matinée du 13, les bataillons de la place Vendôme et des Filles-Saint-Tliomas avaient cherché tous les moyens de séduire la troupe de ligne et de « fraterniser », comme on disait encore; ils les avaient même fait manger et boire avec eux et chez tous les traiteurs du Palais-Royal et environs : ils en concluaient que la troupe de ligne était à eux.

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