‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 177 sur 230 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Mais au moment du rappel, les soldats, entendant le tambour, s'écrièrent unanimement : « A la Convention! » après avoir fait honneur à toutes les caresses des sectionnaires, bien bu et mangé tout le jour, ils suivirent au pas de course le tambour qui les rappelait, pour venir se ranger sous mes ordres. Ils y accoururent avec toute l'ardeur que ne refroidissaient certainement pas le bon vin et la bonne chère qu'ils avaient acceptés des frères Saint-Thomas en se moquant d'eux. Je me dirigeai vers la place du Carrousel : des bataillons richement armés marchaient contre Brune. Je les fis sommer de mettre bas les armes : ils s'arrêtèrent au milieu de la rue. Pendant que mon officier leur signifiait mes ordres, un garde national se détacha, m'aborda et me porta un coup de sabre qui m'eût fendu la tête sans la promptitude de Yictor Grand et de Porcelet, mes aides de camp, à parer le coup, et sans l'adresse de ce dernier à saisir du seul bras qui lui restait l'assassin qu'on avait si lâchement dépêché. Il fut à l'instant désarmé et dépouillé de son uniforme. On réclamait l'exécution militaire; alors, se jetant à mes genoux, en fondant en larmes : « Je fais, dit-il, un petit commerce qui suffit à peine à nourrir ma femme et six enfants en bas âge. Laissez-moi la vie pour eux! » Attendri, je me contentai de le renvoyer sans armes, sans habit ni chapeau, à son bataillon qui stationnait en face de nous. Dans ce moment, Bonaparte, me tirant par l'habit, me chuchote : « Que décidez-vous, général? — Qu'on porte à Brune l'ordre de tirer le canon. — Tout est sauvé, me répondit Bonaparte : la victoire est à nous. »

Brune faisait démasquer les pièces, lorsque la colonne, s'ébranlant vers nous, commença le feu. Il lui fut répondu par une volée de coups de canon, dirigée de manière à ce que les boulets ne portassent qu'au-dessus des tètes de nos adversaires : ils furent néanmoins si épouvantés, qu'ils se sauvèrent en désordre, laissant sur le champ de bataille

beaucoup d'armes et de fournimenls, d'une confection éléi^ante. Us se refoulèrent, dans leur fuite, sur un bataillon qui arrivait par la rue Saint-Honoré. Celui-ci se barricada au-dessus de l'égout avec des charrettes, des voitures, du bois et des meubles.

Il y avait sur les hauts degrés de l'église Saint-Roch une petite baraque ressemblant à une espèce de guérite, et qui pouvait contenir plusieurs hommes. Quelques-uns des sectionnaires s'y étaient introduits, et de là, comme d'une espèce de casemate où ils auraient été invulnérables, ils tirèrent des coups de fusil qui tuèrent plusieurs de noscanonniers. Ici la défense devenait aussi légitime qu'urgente : c'est alors que j'ordonnai de pointer une pièce de canon sur la baraque, qui tomba avec fracas. L'affaire était engagée.

J'avais envoyé Bonaparte au Pont-Neuf; il revint en toute hâte me dire que du quai Voltaire jusqu'au Pont-Royal, d'immenses colonnes de gardes nationaux débouchaient par les rues adjacentes. Je m'y rendis au galop. J'ai dit que le général Verdière, avec ses pièces de canon, occupait l'importante position du Pont-Royal. Tous mes généraux étaient à leur poste. Un seul, le général Garteaux, occupant le poste du Pont-Neuf, n'exécuta pas mes instructions, et s'était retiré, à l'apparition d'un détachement des sectionnaires, sous le guichet Charles IX. Cette retraite pouvait amener de fâcheuses conséquences, en raison des communications qu'elle permettait avec le faubourg Saint-Germain. Je fus obligé de faire déployer la troupe de ce général sur le jardin de rinfante. Les sections du Théâtre-Français, appelé aujourd'hui Odéon, et les autres du faubourg Saint-Germain étaient les plus audacieuses et les mieux enrégimentées. Leur garde nationale avait l'apparence d'une troupe de grenadiers de ligne. C'était dans une attitude imposante et déterminée qu'elles s'avançaient en masse, commandées par le général Danican et guidées par Maulévrier et Lafond. Désireuses

Page 1