CHAPITRE XXI
cependant de roussir plutôt par la ruse diplomatique que par la force militaire, ces sections marchaient précédées d'une espèce de drapeau parlementaire. La troupe de ligne, qui les voyait en mouvement avec cette démonstration pacifique, les avait déjà laissé pénétrer jusqu'au milieu du quai des Théatins, lorsque les grenadiers du faubourg Saint-Germain, ayant en tête ceux du Théâtre-Français, arrivent avec Lafond, leur commandant. Ils s'avancent jusque sur nos batteries, ce qui était de notre part une grande imprudence. Ils demandent à fraterniser. Qu'ils eussent mis la main sur nos batteries, jusqu'où on les avait laissé venir, ils étaient les maîtres. Fléchard, adjudant général, commandant sous Yerdière, leur répond qu' « on ne fraternise point avec des armes; qu'ils aient à se retirer, sinon... ».
Quel parti allaient-ils prendre? Voilà ce que leurs commandants ne savaient probablement pas eux-mêmes, lorsque plusieurs coups de fusil partent du bataillon le plus avancé de ces grenadiers de la garde nationale. Ceux de la ligne que Bonaparte avait, par mon ordre, cachés dans la construction tenant à la rue du Bac, sont avertis par ce premier bruit; ils se lèvent, et les voilà^^qui tirent eux-mêmes sur ceux qu'ils viennent d'entendre tirer. Ne pouvant juger tout ce qu'il y avait de combiné ou de fortuit dans cette première escarmouche, je vois un commencement de tumulte, une mêlée prochaine où nous ne pouvons manquer d'être enveloppés par le nombre. J'avais une pièce de 12 sous les murs de l'hôtel de Nesle, près la rue de Beaune. Les canonniers étaient à leurs pièces, mèche allumée. J'ordonne le feu, et la première volée de mitraille jette à terre quelques-uns des gardes nationaux les plus avancés. Toute la colonne est ébranlée, et son mouvement rétrograde me montre qu'elle ne peut tenir. Dans le moment, j'ordonne de continuer le feu, mais de tirer tout à fait en l'air, le bruit me paraissant devoir suffire pour disperser ces phalanges ennemies. Gela suffit,
comme je l'avais prévu, pour renverser quelques-uns de l'avant-garde, et dissiper aussitôt tout le reste. Le général Garteaux, qui du Pont-Neuf s'était retiré au guichet du Louvre, répond parallèlement au feu du général Verdière. Quelques volées qu'il fit tirer sur l'entrée de la rue Dauphine et sur le quai Voltaire achevèrent de porter la terreur parmi les sectionnaires; bientôt on n'en aperçut plus un seul. L'affaire se termina comme une affaire générale : les troupes victorieuses se portèrent dans les sections, qui furent désarmées. Cette opération dura presque toute la nuit.
La plupart des morts et des blessés qui furent recueillis après ce combat d'un instant furent reconnus pour des Vendéens et des émigrés qui avaient déjà milité à Paris, récemment arrivés de leurs divers asiles, et remarquables de la manière la moins équivoque par les collets verts et noirs qui distinguaient leur uniforme, ainsi que la coiffure à cadenette qui était devenue, quelque temps après le 9 Thermidor, la coiffure de ralliement, qu'on appelait à la victime. Il y avait heureusement très peu de bons et estimables boutiquiers de Paris; on les avait bien entraînés un moment pour coopérer à la grande expédition, mais ils étaient restés sagement dans le gros corps de l'armée ou à Tarrière-garde, et ils avaient laissé aux chouans l'honneur de l'avant-oarde.
La guerre civile est sans doute le pire de tous les maux politiques; le tableau qu'offrit pourtant la tumultueuse défaite de ces riches bataillons {cossus, comme on le disait), qui laissaient sur la place leurs armes et même leurs habits, à l'exemple de leurs intrépides chefs, excita l'hilarité des courageux défenseurs de la Convention.
Le ridicule, en effet, pouvait ne pas moins réclamer ici sa part que dans la guerre de la Fronde. Des petits-maîtres en bas de soie, avec un long sabre au côté; des soldats parfumés croyant pouvoir veiller sur des affûts de canon ; ces Catilina imberbes qui chantaient l'ariette^ouvelle au lieu de charger