‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 180 sur 230 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

une détermination plus rapide que l'éclair, indépendante de toute prévision, inspirée par la circonstance même, et qui emporte souvent la. victoire. En conclure que l'on doive tout attribuer à la fortune, là où notre intelligence a son empire, serait-aussi peu juste que de vouloir tout attribuer aux combinaisons du vainqueur. J'ai dit ce que j'avais fait, ce que les autres avaient fait : je suis sûr de n'avoir point augmenté la part qui pouvait me revenir dans la bataille du 13 Vendémiaire, non plus que dans celle du 9 Thermidor.

Mais, de même qu'à l'égard de cette première journée du 9, où je crois n'avoir pas été moins décisif pour le succès et moins simple et moins sincère dans mon récit, j'ai vu survenir les personnages qui y avaient été le plus étrangers; je les ai vus prétendre en même temps faire la part de chacun, et réclamer l'honneur pour leur propre compte. Ainsi, pour le 13 Vendémiaire, nous avons des historiens posthumes qui donneraient à leur héros ordinaire la gloire d'avoir fait lui seul le 13 Vendémiaire, tout comme le gendarme Méda, historien lui-même après sa mort de ses propres hauts faits, se trouve avoir fait le 9 Thermidor par son intrépidité; avoir dirigé les troupes sur la Commune, y être entré le premier; avoir tué Robespierre de sa propre main; avoir enfin exercé et accompli le commandement en chef dans cette journée; le tout d'après un ordre qu'il aurait reçu du Comité de Salut public qui lui aurait délégué ce souverain pouvoir, ordre qui n'a jamais existé.

Ainsi soit-il, disent-ils, pour la journée du 13 Vendémiaire. Ainsi, malgré tout ce qu'on a vu et ce que les contemporains qui survivent encore en assez grand nombre, savent aussi bien que moi-même, ce serait maintenant une tout autre version que celle des faits les plus authentiques. Toute la coopération des généraux, des citoyens, disparaîtrait de cette journée : tout le mérite en appartiendrait exclusivement à un seul homme. Ce seul homme, c'est celui qui sans doute

fera dans la suite bien des choses dans le monde, mais qui voudra s'en attribuer davantage encore, ou plutôt qui ne voudra plus permettre qu'à lui seul, d'exister dans la renommée. Je ne contesterai point ici la véracité des historiens de la petite Cour de Sainte-Hélène, que d'autres plus rigoureux ont voulu appeler Basse-Cour, en alléguant leur caractère et leur position d'intérêts connus. On a dit de l'un d'eux qu'au moment où il est parti pour Sainte-Hélène, il pourrait avoir moins eu le mérite de la spontanéité et la vertu du dévoûment qu'il ne le déclarait; qu'il n'avait le choix qu'entre la maison de Sainte-Pélagie et l'île Sainte- Hélène, Voilà pour l'un d'eux. Quant à l'autre, la cupidité pseudonyme dont l'accusent beaucoup de libraires, l'équivoque métier qu'il a fait à plusieurs époques, et dans divers pays, tout cela ne présente pas des garanties de morale et d'indépendance fort rassurantes pour l'histoire. En supposant même que ces prétendus historiens de Sainte-Hélène aient écrit sans altération et sous la dictée de leur maître tout ce qu^il lui a plu de leur faire écrire, cela serait-il fort digne de foi? Les actes positifs que Napoléon a faits pendant sa puissance et qui sont émanés de son incontestable volonté, peuvent-ils être mis en doute par les rétractations et les interprétations qu'il aura cru dans son intérêt de faire pour arriver à son évasion en trompant ses geôliers, ou, tout au moins, pour adoucir les rigueurs des geôliers supérieurs, tels qu'A^lexandre de Russie et George IV?

Il est d'autres historiens encore, non du même ordre, mais de la même origine. Tous, indépendamment de leurs salaires, en ont reçu à l'avance un spécial pour la question présente. C'est du testament même de Napoléon qu'ils tiennent leur mission historique : « Je lègue à M... la sonwie de... », tels sont les termes sacramentels, car il n'y a pas un acte historique comme militaire ou politique relatif à la personne de Bonaparte, au fond duquel ne se trouve de l'argent.

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