‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 181 sur 230 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Quant à moi, j'ai dit franchement, complètement, tout ce que Bonaparte avait fait de sa personne dans la journée du 13 Vendémiaire : il m'a accompagné dans la matinée du 13 Vendémiaire, mais il n'a.pu toujours m'accompagner, car j'étais toujours à cheval, et lui était à pied; et ce n'est qu'au moment des derniers ordres que je lui donnai à porter, que, craignant de ne pas le voir, malgré sa vivacité, arriver à temps, je lui fis donner un cheval, pour qu'il allât plus vite. Les vaincus du 13 Vendémiaire, qui ont cru se venger des vainqueurs par une ironie à leur manière, ont dit, depuis, que ce n'était pas autre quun cheval de fiacre sur lequel était alors monté le futur maître de la terre. Le fait n'est point exact, et d'ailleurs ce ne serait point là la partie faible du héros, s'il y avait un héros dans cette affaire : ce serait Tune des parties les plus glorieuses de son histoire, qu'un grand début avec de faibles moyens. Mais dans les récils écrits par les agents de Bonaparte, en les supposant même tels qu'ils aient été dictés par lui, il y a toujours une vue de fourberie et de déguisement qui, sous l'air de l'innocence et de l'énoncé des choses les plus simples, révèle l'intuition très étendue d'une tromperie préméditée. Ainsi Bonaparte raconte que lors du désarmement général des sections il s'était présenté à son état-major un jeune homme de dix à douze ans, venant supplier le général en chef de lui faire rendre l'épée de son père qui avait commandé les armées de la République; que ce jeune homme était Eugène Beauharnais, depuis vice-roi d'Italie; que Napoléon, touché de la nature de sa demande et des grâces de son âge, lui avait accordé ce qu'il demandait; qu'Eugène s'était mis à pleurer en voyant l'épée de son père; que le général en fut tout ému, et lui témoigna tant de bienveillance que Mme Beauharnais se crut obligée de venir, le lendemain, lui en faire des remercîments; que Napoléon s'empressa de lui rendre sa visite : « Chacun, ditil, connaît la grâce extrême de l'impératrice Joséphine, ses

manières douces et attrayantes : la connaissance devint bientôt intime et tendre, et ils ne tardèrent pas à se marier ». Je commence par affirmer que le fait est faux en lui-même : d'abord le jeune Beauharnais, non plus que la maison de sa mère, n'était dans le cas d'aucun désarmement. Loin d'être dans aucune connivence avec les sections, Mme Beauharnais personnellement était tout à fait de notre parti, si on peut dire qu'elle fût jamais quelque chose. Elle était à la suite des dames qui composaient la société de Tallien et la mienne, et qui certainement ne nous faisaient point la guerre. Je me souviens que lorsqu'on effectua le désarmement des sectionnaires, nous dîmes, en dînant chez moi, précisément tout le contraire de ce que raconte Bonaparte. Ainsi^ dans cet instant d'agitation oii l'on avait pu faire quelques méprises chez les personnes où se transportait la force armée executive du désarmement, je dis à Eugène Beauharnais qui accompagnait sa mère : « Votre maison n'est pas de celles où Ton ait pensé à faire une telle opération, Eugène : d'ailleurs tu avais l'épée de ton père, qui est bien une épée républicaine ». Le jeune homme put être ému de ce souvenir; pour moi, je l'étais très réellement, et Mme Beauharnais beaucoup moins que nous tous, car la veuve d'x^lexandre n'avait point paru du tout inconsolable depuis la perte de ce bon citoyen. Je dis en souriant à Bonaparte — que j'avais fait nommer commandant de l'intérieur à ma place — que l'on n'était point exposé à des méprises du genre de celles dont nous parlions, sous le commandement d'un chef qui avait autant de discernement que lui ; que je lui recommandais la mère et le fils; que je plaçais cette maison sous sa protection spéciale. On vient de voir la simplicité de ce fait, et l'on a vu le parti qu a su en tirer Bonaparte pour en faire une historiette touchante : celle-ci est toute de son invention. On verra bientôt les plus grands développements du petit drame commencé ; on verra comme rien ne tombe avec

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