‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 182 sur 230 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Bonaparte, comme il sait tout recueillir et profiter des occasions.

Si, après que j'ai raconté ou plutôt rétabli tels qu'ils se sont réellement passés les faits matériels du 13 Vendémiaire étrangement altérés et défigurés, j'avais besoin de quelques preuves au soutien de ma mémoire, je les trouverais dans les versions mêmes de Sainte-Hélène, dans le déguisement par lequel il révèle sa véritable conduite; quant à ce que j'ai avancé de son hésitation première, de sa véritable fluctuation entre le parti dos sections et celui de la Convention, voici comme s'exprime Bonaparte lui-même, dans le Mémorial de Sainte-Hélène :

« Le 12 vendémiaire (3 octobre), à sept heures du soir, le général Menou, accompagné des représentants du peuple commissaires près de l'armée de l'intérieur, se rendit avec un corps nombreux de troupes au lieu des séances de la section Le Pelletier, pour y faire exécuter le décret de la Convention. Infanterie, cavalerie, artillerie, tout fut entassé dans la rue Vivienne, à l'extrémité de laquelle est le couvent des Filles-Saint-Thomas. Les sectionnaires occupaient les fenêtres des maisons de cette rue. Plusieurs de leurs bataillons se rangèrent en bataille dans la cour du couvent, et la force militaire que commandait le général Menou se trouva compromise.

(( Le comité de la section s'était déclaré représentant du peuple souverain dans l'exercice de ses fonctions. Il refusa d'obéir aux ordres de la Convention; et après d'inutiles pourparlers, le général Menou et les commissaires de la Convention se retirèrent par une espèce de capitulation, sans avoir désarmé ni dissous ce rassemblement.

« Menou est destitué du commandement de l'armée de l'intérieur. La section, demeurée victorieuse, se constitua en permanence, envoya des députations à toutes les autres sections, vanta ses succès, et pressa l'organisation qui pouvait assurer

sa résistance. On se prépara à la journée du 13 Vendémiaire.

« Le général Bonaparte, attaché depuis quelques mois à la direction du mouvement des armées de la République, était dans une loge à Feydeau, lorsqu'un de ses amis le prévint de la scène singulière qui se passait. Il fut curieux d'observer les détails d'un si grand spectacle : voyant les troupes conventionnelles repoussées, il courut aux tribunes de rassemblée pour y juger V effet de cette nouvelle et suivre les développeme?its et la couleur quon y donnerait. »

Telles sont les paroles de Bonaparte lui-même, dictées à l'un des secrétaires de Sainte-Hélène! Je les répète : « Il fut curieux, dit-il lui-même, d'observer les détails d'un si grand spectacle : voyant les troupes conventionnelles repoussées, il courut aux tribunes de l'assemblée pour y juger l'effet de cette nouvelle et suivre les développements et la couleur qu'on y donnerait )>. Il me semble que ces paroles ont peu besoin de commentaires et pourraient seules prouver tout ce qu'on a dit, dans le temps, de la conduite équivoque de Bonaparte dans cette circonstance, et ce que je n'ai fait qu'indiquer.

Suivons-le encore un moment dans sa narration de Sainte- Hélène. Si l'on en croyait cette narration, c'auraient été les membres du Comité de Salut public qui, d'après leurs relations journalières avec lui, l'ayant jugé plus capable que personne de les tirer de ce pas dangereux, par la promptitude de son coup d'œil et l'énergie de son caractère, l'avaient envoyé chercher dans la ville. « Napoléon, dit-il encore de lui-même, avait tout entendu et savait ce dont il était question : il délibéra près d'une demi-heure avec lui-même sur ce qu'il avait à faire.... » Faut-il donc tant délibérer : une demiheure, une minute, une seconde même, quand il s'agit de servir la cause dont, depuis longtemps. Ton annonce qu'on est le premier défenseur, celle à laquelle on a fait tous ses

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