‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 19 sur 230 · XX'XVI PREFACE DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

XX'XVI PREFACE DU TOME PREMIER

assaillis par 10 000 combattants que soutiennent 100 000 hommes en armes. Point de « victimes de l'arbitraire » arrachées « à la question, aux tortures et aux oubliettes ». Mais, en revanche, de véritables actes de cannibalisme accomplis par les vainqueurs : malheureux sans défense hissés à la lanterne, hachés à coups de sabre; têtes et mains coupées, cœurs sanglants promenés dans les rues, cadavres traînés par les pieds, la nuit, aux flambeaux. Voilà ce que Barras a vu et ce qu'il consigne sur les pages où, à cette époque de sa vie, il note au jour le jour les événements dont il a été le témoin. Et sa relation se termine par ces mots qui prouvent bien qu'elle n'a pas été rédigée après coup : « Aujourd'huy, jeudi, tout est tranquille, le peuple demande pourtant encore des exemples, on cherche les têtes 'proscrites, et tous les méchants doivent trembler ».

Trente ans s'écoulent. Barras, déjà ennemi de la Cour en 1789, s'est déclaré ouvertement en faveur de la Révolution, y a joué un rôle important, a siégé sur les bancs de la Montagne, et, la Révolution terminée, s'est drapé dans une fîère attitude de révolutionnaire immuable et convaincu. Il rassemble ses souvenirs en vue de Mémoires qu'il a l'intention de publier, jette sur le papier quelques notes; et, comme il n'aime pas à tenir la plume, une maladie nerveuse le gênant dans l'usage de son bras et ayant rendu, dans les dernières années de sa vie, son écriture, de mauvaise qu'elle avait toujours été, à peu près indéchiffrable pour lui-même, il dicte à ses amis MM. Paul Grand et Rousselin de Saint-Albin des fragments de ses futurs Mémoires.

A cette époque, la version révolutionnaire de la prise de la Bastille est officiellement établie. La légende s'est emparée de ce fait, l'a revêtu des ornements les plus propres à exciter notre admiration et notre pitié. Il est admis désormais que la Bastille est tombée sous une poussée d'héroïsme du peuple de Paris, que sa chute a révélé d'horribles mystères d'iniquité. Et, chose curieuse, cette légende qui a si profondément dénaturé les circonstances matérielles, l'aspect extérieur, si l'on peut dire, de l'événement, a été <iontemporaine de l'événement lui-même : fruit spontané de l'imagination, de la sensibilité et de la crédulité populaires, non pas des commentaires ultérieurs d'historiens amis de la Révolution. Jamais falsification d'un fait historique n'a été plus éclatante que celle-là; mais jamais aussi falsification historique n'a été plus ingénue, plus sincère, n'a eu plus de complices. Songez qu'au lendemain même

DES MÉMOIRES DE BARRAS. xxxvii

de cette horrible journce, où tant de braves gens avaient été lâche ment massacrés par une populace ivre de sang, le caractère d'atrocité du fait disparaissait déjà, noyé, emporté dans le torrent de l'allégresse générale. « Là où il ny a pas eu crime, pas de pardon », disait, au témoignage même de Barras, le vicomte de Noailles. Un des plus grands seigneurs du royaume absolvait ainsi la tuerie de la veille!

C'est que la Bastille n'était pas une prison comme les autres. Depuis des siècles que ses hautes et massives murailles se dressaient au-dessus de Paris, la Bastille avait peu à peu cessé d'être une chose. Elle vivait, d'une vie mystérieuse et menaçante. Tel jadis, aux portes de Thèbes, l'affreux monstre accroupi, gorgé de sang humain, le sphinx. Elle était devenue, aux yeux des Parisiens, une sorte de personne morale, l'exécutrice docile, impitoyable et muette de séculaires iniquités. Elle était la représentation matérielle, l'image toujours présente — et obsédante comme un cauchemar — d'un régime de jour en jour plus justement exécré. Et toute la haine grandissante que semblait provoquer à plaisir ce régime dans la sorte de démence où il s'étourdissait avant de périr, — toute cette fureur lentement amassée dans le cœur du peuple, s'attaquait au symbole avant de s'attaquer au régime lui-même, grondait sourdement autour de lui, comme l'Océan gronde autour des écueils. Et c'est pourquoi, lorsque la Bastille eut disparu, submergée par la soudaine et terrible lame de fond qui poussa sur elle, le 14 juillet 1789, la population parisienne avec la force irrésistible d'un raz de marée, — c'est pourquoi tout fut oublié, violences, massacres, barbarie des vainqueurs. La Bastille est prise! Ce cri de triomphe poussé par Paris remplit la France, traversa l'Europe, retentit jusqu'aux bords de la Neva. Et des larmes de joie coulaient des yeux de ceux qui l'avaient entendu ; des gens qui ne se connaissaient pas s'arrêtaient dans les rues de Saint-Pétersbourg pour se communiquer la bonne nouvelle. On se félicitait, on s'embrassait K Car chacun sentait confusément que ces paroles : « La Bastille est

1. Voir Mémoires de Ségur, t. III, p. 433 et 434 : « Quoique la Bastille ne fût assurément menaçante pour aucun des habitants de Pétersbourg, je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négocians, les marchands, les bourgeois, et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée, la chute de cette prison d'État, et ce premier triomphe d'une liberté orageuse. Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous, dans les rues, se félicitaient, s'embrassaient comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. »

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