‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 195 sur 230 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

13 Vendémiaire : je le prends pour ainsi dire par la main, je rélève jusqu'à nous. Le voilà général de division, commandant en chef, à ma place, l'armée de l'intérieur.

Aucun des Bonaparte n'a perdu de temps, et ils commencent tous à moissonner l'argent dans le champ de l'intrigue. Lucien, tout à l'heure Brutus, garde-magasin de Saint-Maximin, qu'il a débaptisé, est parvenu à échapper à la punition réservée à ses malversations en se faisant faire d'abord aide-commissaire des guerres, puis commissaire des guerres.

Fesch, le garde-magasin, est parvenu à une inspection de fournitures : il a volé de ses propres ailes, comme il a volé de ses mains; il se fait fournisseur.

Joseph s'est glissé dans les bureaux du commissaire ordonnateur Ghauvet, qu'il a séduit par ses flatteries, malgré son oisiveté et son incapacité; peu lui importe d'être méprisé comme il doit l'être. Il arrive, comme Lucien, à se faire faire aide-commissaire, puis commissaire des guerres. Voilà une position qui lui donne grade, uniforme, pouvoir administratif et même politique dans les temps dont il s'agit; et de cette position il pourra dresser des embûches, attirer des victimes, et faire sa fortune.

Dans ce temps-là, M. X... * père, négociant fort riche de Marseille, venait de mourir, et la famille X..., composée de trois garçons et d'autant de filles, se trouva en butte à la proscription révolutionnaire. L'un des enfants X..., du prénom d'Etienne, voulant anoblir la fortune paternelle, venant du négoce de savon, s'était imaginé de se faire aristocrate : sa prétention lui avait valu d'être incarcéré. Ses sœurs étaient dans la désolation, et elles allaient faire des

1. J'applique ici la règle que j'ai adoptée, de remplacer par un X les noms des personnes outragées par Barras dans ses Mémoires, toutes les fois qu'il n'y aura pas un intérêt historique, supérieur à toute considération de courtoisie, qui m'oblige à les imprimer en toutes lettres. (G. D.)

démarches auprès de tous les matadors révolutionnaires en puissance, pour obtenir la liberté de leur frère. Joseph Bonaparte, commissaire des guerres, Corse ardent révolutionnaire, leur fut indiqué comme une puissance du jour : les demoiselles X... s'y transportèrent. Joseph Bonaparte, après les avoir plusieurs fois fait revenir à toutes les heures, à celles même les plus avancées de la nuit, afin de donner à son crédit un air plus important par le mystère, entra de cette manière assez dans l'intimité de ces dames pour arriver à demander en mariage l'une d'elles; ce fut la seconde, Mlle Julie. Elle était petite, couperosée au dernier point, aussi parfaitement laide et hideuse qu'on l'a vue depuis; mais elle avait une dot et l'espérance de quelques successions, notamment celle d'un frère Nicolas, dès lors éminemment riche par l'usure; qui devait l'être beaucoup plus encore dans la suite par le même procédé et qui avait pris une espèce d'engagement public de rester célibataire.

Le mariage de Joseph avec Mlle Julie X... fut couronné par la mise en liberté de l'oncle Etienne X... Napoléon Bonaparte, voyant ce premier succès de son aîné, avait voulu arriver sur ses traces, et il avait demandé en mariage la plus jeune X..., appelée Désirée, devenue depuis Mme Bernadotte. C'est celle qui a bien voulu se résigner à subir les rigueurs du climat de Suède, à s'y laisser couronner à Stockholm, et à siéger sur le trône hyperboréen, ce qui peut être considéré sans doute comme une grande immolation de cette auguste princesse, d'après le sacrifice qu'elle a fait de toutes les liaisons de cœur qu'elle avait faites et qu'elle a été forcée délaisser en France. Napoléon avait enjôlé Mlle Désirée X..., avec toute l'adresse qui appartenait à son caractère, quand il voulait arriver à quelque chose. Désirée, qu'il avait presque séduite, ainsi que l'ont révélé beaucoup de ses. regrets depuis l'élévation de Bonaparte, l'aurait accepté, mais le tuteur et la famille réunis dirent : « C'est bien assez

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