‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 200 sur 230 · CHAPITRE XXllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXllI

Je ne prétends point devancer le jugement de l'histoire sur cette terrible et mémorable session de la Convention nationale, la plus étonnante sans doute des assemblées politiques qui aient paru sur la terre. Ses ennemis les plus irréconciliables , ceux qu'elle a vaincus , humiliés , dont elle a troublé les existences en les forçant de se résigner àTégalité, pourraient-ils jamais faire méconnaître les droits que la Convention nationale a acquis à l'intérêt, j'oserai dire à la reconnaissance de l'humanité? Les passions les plus furieuses l'ont sans doute trop animée et transportée au delà de toutes les convenances sociales, et des bornes connues de la politique. Mais tout ce que sa mission lui ordonnait de faire pour assurer l'indépendance de la France, pouvait-il se faire sans passions? Comment, sans passions, créer, organiser quatorze armées? les aguerrir contre les troupes aguerries de la coalition européenne ? Comment improviser des chefs capables de les, conduire? Comment terrasser une coalition de rois non moins unanime que celle qui depuis a si bien disposé de la France? Comment parvenir à lui donner cette limite si belle et si sure du Rhin, des Alpes, des Pyrénées, que l'assemblée avait comprise, et qui suffisait à son ambition? Comment fonder une société nouvelle sur les débris de celle qui lui était si hostile , et dont les racines étaient aussi profondes? Comment enfin, sans passions, substituer la République française à la Monarchie des quatorze siècles!

Dites-nous, philosophes profonds, juges difficiles et froids de l'histoire, mais de l'histoire calme et judicieuse, ditesnous si un peuple réduit à lui seul contre tous peut réaliser de pareils miracles sans une grande énergie? s'il l'a pu sans une exaltation surhumaine, allumée elle-même encore et enflammée par une inspiration presque divine? Ahl sans doute, il eût été à désirer que cette exaltation eût pu être contenue parla réflexion, et ne manquât jamais à l'humanité.

mais quand on voit ceux qui ont paru être les auteurs responsables de tout l'enthousiasme délirant qui souleva alors la France en être les premières victimes, lorsqu'on en voit les acteurs mutilés, ruinés et égorgés, et la plupart de ceux qui survivent, pauvres encore après avoir été les dispensateurs et les maîtres des trésors de l'État, qui pourrait leur refuser au moins la probité, l'abnégation de soi-même, le désintéressement et l'oubli de tout ce qui n'était pas de la patrie? Lorsque ensuite , au-dessus de tant de débris aujourd'hui balayés, on aperçoit les monuments impérissables que le passage de la Convention a laissés dans toutes les parties des choses humaines que puisse saisir notre intelligence, qui pourrait refuser des égards, du respect et même de la gratitude à cette assemblée qui s'est élancée à travers tous les obstacles du passé et du présent pour parvenir à ce résultat qui est, quoi qu'il arrive, obtenu à jamais, l'amélioration des destinées de l'espèce humaine, fondée sur les lois basées elles-mêmes sur les droits de Fliomme, la liberté et Tégalité!

J'ai dit que les vaincus du 13 Vendémiaire avaient eu plus de peur que de mal. Si cette journée a dû faire beaucoup de bruit, en raison de ce que quelques coups de canon avaient été tirés au sein de la capitale, et que ceux qui n'en avaient jamais vu se trouvaient en avoir été touchés assez directement, il n'est pas moins vrai que les suites de cette journée ne furent point aussi sévères qu'on l'a répandu. Quelques-uns des plus notables insurgés furent sans doute condamnés, mais par contumace. Un seul fut exécuté : il s'appelait Lafond. C'était cet émigré, plein d'ardeur, qui avait conduit la colonne de la section Le Pelletier, composée de quatre bataillons.

J'aurais désiré sauver ce malheureux Lafond ; il n'y eut pas moyen. Ses réponses hardies et obstinées déjouèrent constamment les intentions que les juges auraient eues de

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