CHAPITRE XXIII
l'acquitter. Menou, que sa connivence, par faiblesse au moins, avait rendu complice de la section Le Pelletier, et qui avait exposé la Convention au plus grand danger, avait dû être nécessairement arrêté.. J'avais été le premier à Faccuser, et il le méritait bien, puisqu'il avait failli tout perdre. 11 fut mis en jugement par la force des choses, je fus assez heureux pour trouver quelque justification dans sa pusillanimité, et pour faire connaître que son erreur n'était point crime. On se rappelle que des personnes qui étaient présentes lors de la rencontre de Menou avec la section Le Pelletier, me rapportèrent que Bonaparte s'était rendu un moment rue Vivienne et avait paru tout à fait aux ordres de Menou. On m'avait encore ajouté que même Bonaparte était allé en solliciter auprès du président de la section révoltée. Ce fait, qui nie revint de plusieurs côtés, et que j'ai déjà marqué, fut, comme on le croit bien, repoussé alors comme une calomnie par Bonaparte. On a dit que„depuis, lui-même l'avait avoué. Mme de Staël l'a raconté ainsi : « On prétend que le général Bonaparte aurait pris le parti des sections, si elles avaient voulu le laisser commander. Je doute de cette anecdote, non que le général Bonaparte ait été, dans aucune époque de la Révolution, exclusivement attaché à une opinion quelconque, mais parce qu'il a eu toujours trop bien l'instinct de la force pour avoir voulu se mettre du côté nécessairement alors le plus faible. »
Cette raison donnée par Mme de Staël est sans doute fort judicieuse, quant au calcul tranquille et à l'éclectisme politique de Bonaparte, toujours soumis à son intérêt particulier. Mais dans les révolutions on n'est pas toujours libre de son choix, quand il n'est dicté que par l'intérêt, et que la conscience n*y est pour rien. Ce qu'il y a de certain, c'est que Bonaparte était dans une véritable alarme de se voir cité au tribunal au moment où Menou allait y comparaître; j'ai su, depuis, qu'en sa qualité de général de la division, et après
avoir lui-même composé le conseil de guerre, il avait fait plusieurs démarches secrètes pour influencer les juges de manière à n'être point appelé , et que l'affaire de Menou se passât sans aucun éclat. Il voulait en même temps, comme à Toulon, faire sa cour à la Révolution, en déployant d'une manière ostensible et populairement brillante la plus inexorable rigueur contre ce qu'il nommait toujours en public des aristocrates', puis il manœuvrait secrètement pour se mettre bien avec ces mêmes aristocrates. C'est de leur côté que se trouvaient encore la fortune et les autres avantages de la société. Il était probable que ce qui leur manquait leur reviendrait, ainsi que cela s'est vu à tant d'époques de l'histoire, qui est toujours celle du patriciat et de l'argent. Il fallait donc se réserver un retour, et se ménager une entrée avec la richesse et le pouvoir. Telle était la morale et la politique de Bonaparte, qui n'avait guère plus de vingt-cinq ans. Qu'on se rappelle ce qu'on a déjà vu de lui et des siens pour s'avancer, s'élever et s'enrichir; qu'on ne perde pas de vue ces commencements, et l'on aura d'avance l'initiation des autres détails ultérieurs; ce sera la même application, seulement sur une plus grande échelle.
Quant à moi, à qui les doubles conduites ont toujours fait horreur, je m'honore de n'en avoir jamais eu qu'une, au 13 Vendémiaire comme dans les circonstances antérieures, où l'on a pu croire que ma tête et mon bras pouvaient être de quelque secours à la patrie.
Devant Toulon, au 9 Thermidor, comme dans ces derniers jours, j'ai pensé que la République était en présence de ses ennemis véritables, et lorsqu'il s'agit d'une aussi importante question que celle de l'existence ou de l'anéantissement, qui était vraiment toute la question, les hommes vraiment attachés à la République n'avaient pas d'autre parti à prendre que de combattre franchement en face et de triompher par