CHAPITRE XXIII. 30o
la force des armes. Le triomphe obtenu, je puis dire que j'ai eu le désir et le besoin d'être généreux, que j'ai agi dans ce sentiment, autant que cela était possible, sans renverser et sans trahir les intérêts de la République.
Dans le moment décisif qu'on peut appeler la bataille du 13 Vendémiaire, il avait été fait beaucoup de prisonniers appartenant à la bourgeoisie et au commerce, et qui faisaient partie de la garde nationale. Ils étaient restés enfermés et comme parqués dans le jardin des Tuileries pendant la nuit du 13; je crus qu'un pareil bivouac nocturne était une assez orte punition pour de bons Parisiens, peu accoutumés à de pareilles corvées : je les renvoyai en riant à leurs boutiques, à leurs femmes et à leurs enfants, en les engageant fraternellement « à n'y plus revenir ». Quelques-unes des correspondances qui m'ont été, aux diverses époques, adressées par les vaincus, prouveraient plus encore quelle estime ils ccordaient à mon caractère.
Dans le rapport que je fis sur cette journée, je rappelai les principes qui devaient rendre à la République toute l'énergie que lui avait fait perdre la réaction post-thermidorienne. On a trouvé que ce rapport, d'une rédaction assez forte et suivie, pouvait être au-dessus de mon talent, parce que je n'étais pas homme de lettres. Je n'ai pas prétendu à cette qualité, et la vie active que j'ai toujours menée ne m'a sans doute pas laissé le temps de réparer les lacunes que mon éducation inachevée pouvait offrir. Mais ceux qui ont dit que ce serait Tallien ou Fouché qui aurait fait mon discours en cette circonstance, se trompent ou voudraient singulièrement tromper mes concitoyens sur la capacité de ceux par qui on voudrait que j'eusse été aidé. En fait de style et de rédaction, Tallien, qui avait moins fait de premières études que moi, était moins avancé sur beaucoup de parties, à commencer par celle de l'orthographe même, que je n'avais jamais sue par principes, et dont, en mon ancienne qualité T. I. 20
de gentilhomme, j'aurais pu réclamer la dispense; il n'avait aucun talent, ni même aucun bonheur d'expression qui passât les choses communes. Cela s'entend, se conçoit : son âme, susceptible de quelque émotion à force de crises, était encore plus vulgaire que son éducation. Les choses mêmes qu'il parut le plus sentir, n'auraient jamais été présentées par lui que de la manière la moins élégante et la plus difficile. (( Certainement, il est certain », l'a-t-on entendu dire plusieurs fois au commencement, au milieu et à la fin de ses discours les plus distingués; et même le jour du 9 Thermidor, où, pressé par le danger comme nous tous, soutenu de plus par l'encouragement de l'amour, il fut vraiment supérieur à lui-même, Tallien ne fut jamais que commun. Dans ce jour même, si extraordinaire, enlevé comme il l'était, hors de lui par la grandeur de sa situation, l'entendit- on encore dire avec fort peu de distinction : « Il faut déchirer le voile » et autres formules de rhétorique aussi peu relevées que peu justes, car dans l'affaire de Robespierre contre la Convention nationale il n'y avait rien qui exigeât de « déchirer le voile », il n'y avait point de voile, et tout était d'une évidence horriblement patente. Ainsi la figure de rhétorique, toute commune qu'elle était, ne se trouvait pas même exacte.
Quant à Fouché, qui dès lors commençait bien à être ce qu'on appelle un « faiseur », et qui, comme on l'a dit depuis, « voulait déjà mettre ses pieds sales dans les souliers de tout le monde », ce n'était pas non plus comme rédacteur ni comme orateur, qu'il peut passer pour un personnage notable. S'il avait été répétiteur de mathématiques dans un collège, il n'y avait pris aucune forme de style, non plus qu'aucune élégance de discours. Même dans les rapports les plus ordinaires, il était encore plus commun que tout ce qu'on peut dire, dans son langage comme dans toute rédaction ; et à cet égard il était loin d'avoir aucune prétention :