‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 203 sur 230 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

il avait déjà celle d'être au-dessus de ce genre de mérite dont, ainsi que l'a pensé et prouvé depuis M. Talleyrand, « un homme comme il faut doit laisser le soin et les détails aux hommes de peine dont c'est là le métier ». Toute la haute vie des hommes supérieurs lui paraissait à peine suffire pour avoir le temps de vaquer aux intrigues; pour nouer, dénouer des machinations. C'est à cela qu'il avait été exercé dès sa plus tendre jeunesse dans la congrégation de l'Oratoire, et c'est dans ce genre qu'il briguait Toccasion de se distinguer un jour.

Je n'ai point nié les services qu'il nous avait rendus de cette manière dans les moments préparatoires de Thermidor. II n'avait pas eu de moins bonnes raisons cette fois pour prendre part au 13 Vendémiaire. Il ne l'avait pu que dans une certaine latitude de clandestinité, puisqu'il était compris parmi les députés éliminés par la réaction du 9 Thermidor; et cela allait doublement à son caractère, qui n'aima jamais à agir que dans l'ombre. Mais en reconnaissant ici de nouveau sa capacité qui aura par suite de plus grands développements en ce genre, j'ai dû fixer la part de talent qui lui revenait, et celle qu'on avait eu tort de lui donner dans la rédaction de mon discours ou de mes discours. J'aurais pu interroger sa finesse, consulter sa duplicité, que j'avais été déjà dans le cas d'apprécier, s'il s'était agi de quelque chose d'adroit ou de rusé; mais lorsqu'il s'agissait de s'élever avec énergie aux vrais principes de la Révolution, que je connaissais et sentais mieux que Fouclié, je pouvais ne m'en rapporter qu'à mon âme, dont j'ose croire que le ressort naturel .était supérieur à tant d'êtres infâmes dont les circonstances de la Révolution nous rapprochaient inévitablement. J'avais la conscience enfin de trouver dans mon cœur tout ce que j'avais à dire; et certes l'expression ne m'avait jamais manqué dans les terribles occasions. Je ne me serais pas livré à cette digression pour prouver que mon discours n'était pas plus celui de

Tallien que de Fouché, si cette explication ne m'avait surtout servi pour placer, en passant, quelques traits qui établissent avec d'autant plus de vérité le caractère de talent et la part de coopération de chacun dans le drame dont nous sommes les acteurs.

Relation du siège de Pondichéry (5 juillet- 18 octobre 1778). Extrait du journal autographe des voyages de Barras aux Indes.

Le 15 may 1777 nous fîmes voile pour Pondichéry. Nous

eûmes peu de jours après connaissance de Caylan (Geylan) , cette isle appartient aux Hollandais. Les productions sont importantes en épiceries; je crois que c'est la Tropobane (Taprobane) des Anciens. Un coup de vent très fort nous enleva le plaisir de côtoyer cette belle terre; nous eûmes après neuf jours enfin connaissance l de ce lieu tant désiré : une ineptie du capitaine peut encore nous mettre dans un fort vilain cas : peu s'en fallut que nous abordassions le vaisseau le Brillant mouillé en rade de Pondichéry. On jetta l'encre fort au large; nous embarquâmes dans des batteaux du pais (pays) et nous arrivâmes à terre le 24 may 1777. Tous nos malheurs passés furent bien tost oubliés; le climat doux et salubre sous lequel je vivais ne me laissait rien à désirer, du moins je le croyais alors; mais l'homme est par la nature trop inconstant, et il n'est heureux ordinairement que partout où il n'est pas : la province où je suis né a la réputation de causer cette inconstance.

C'est ici où je sçus faire la différence des païs et des peuples que j'avais parcourus. Cette ville renaissante de sa cendre est bâtie avec goût; les rues y sont belles et larges, bordées d'arbres de chaque côté; les peuples qui l'habitent sont d'un caractère doux, bienfaisant; poussés môme à ce point de perfection honteux pour les

Départ le 15 may 1777.

Ceylan.

Mouillé

Pondichéry

le 21 may

Pondichéry bien bâti.

\. Barras avait écrit de sa main, outre des notes sur la période révolutionnaire, un certain nombre de fragments beaucoup plus développés, et d'une forme moins rudimentaire que ne le sont d'ordinaire ses simples notes. Après examen des divers matériaux autographes de Barras relatifs à la Révolution et se rapportant par conséquent à ce premier volume, j'ai pris le parti de négliger : 1° ceux dont la substance avait complètement passé dans la rédaction de M. de Saint-Albin; 2'' ceux qui m'ont paru à la fois trop informes et trop dépourvus d'intérêt historique pour mériter d'être recueillis. J'ai réservé au contraire pour la publication, et on trouvera ici rassemblés sous forme d'appendices dans les cinquante pages qu'on va lire : 1" tous les fragments qui, quoique utilisés par M. de Saint-Albin, ajoutent cependant quelque chose aux Mémoires proprement dits; 2° ceux qui permettent au lecteur de contrôler l'opinion que j'ai précédemment exprimée sur l'authenticité de ces Mémoires de Barras, le mode de leur composition et le degré de fidélité de la rédaction. — Voir hitroduction générale, p. V à XV. (g. d.)

M. de Bollecombe

gouverneur

des Français.

Relation

du siège

de

Pondichéry

5 juillet

Ordre du Conseil de Madras.

État de

la garnison

au 5 de

juillet.

nations civilisées. Ces peuples sont tous très sobres et ils vivraient heureux si les Européens n'étaient venus y semer des divisions. Tôt ou tard ces peuples fatigués de porter le joug se révolteront et nous chasseront de leur pals.

M. de Bellecombe, maréchal des camps, y commandait tous les établissements Français. Il me reçut avec distinction et me plaça sous-lieutenant dans le régiment de Pondichéry. Il ne s'est rien passé de remarquable tout le temps que j'ai resté dans cette ville jusques au siège de cette place entrepris par les Anglais. Toules les puissances asiatiques étaient pour lors dans la plus profonde paix, lorsque les conseils de Calcutta et de Madras ordonnèrent l'attaque des possessions Françaises. J'ai appris dans la suite qu'un vaisseau arrivé de Sues (Suez) leur en avait apporté l'ordre.

Un segond vaisseau arrivé de Sues le 5 de juillet assura que les ministres de France et d'Angleterre s'étaient retirés dans leurs cours respectives, mais que le Lord North cherchait par des raisons d'État à calmer l'Impétuosité populaire.

En conséquence le Conseil de Madras donna ordre de tout préparer pour attaquer les possessions Françaises et fît marcher une armée sur Pondichéry. M. de Bellecombe se trouvait dans une position critique; il la vit toute entière sans en ettre (être) ébranlé et s'occupa sans relâche des moyens de la rendre meilleure.

Voicy l'exposé de l'état de la place et du nombre des troupes qui en composaient la garnison : Régiment de Pondichéry, 568 honi mes ; — Artillerie, 153 ; — Cipayes, 428. La ville avait 3800 toises de circonférence et était bordée par un plan de fortifications où il devait exister 4 batteries et 13 bastions. Lors du rétablissement du pavillon Français, on envoya un ingénieur pour fortifier Pondichéry; la Compagnie mécontente le rappela, et fit passer M. Descloisons, exellent officier, qui avec un sistème différent fortifia la partie du Sud. Cet officier rempli de probité et de zèle fut contrarié par ceux mêmes qui devaient l'aider et l'encourager. Le gouvernement renvoya encore M. Bourcet. M. Descloisons fut malheureusement rappelé et Pondichéry resta avec des fortifications informes, et la ville ouverte en différents endroits.

Ainsi le 5 de juillet la place était exposée à être enlevée de vive force; le bord de la mer était absolument sans deffense; autour de l'enceinte de la place régnait une espèce d'avant-fossé interrompu dans la plus grande partie; il n'avait point de glacis; deux seules demi-lunes existaient en terre dans le Nord ; quelques portions du chemin couvert; le fossé marqué partout mais creusé si inégalement que sa profondeur n'était quelquefois que d'un pied, le revêtement du corps de la place élevé de 7 pieds en certains endroits ne s'en trouvait que six dans d'autres. Sur 13 bastions il y en avait 5

qui n'étaient qu'ébauches; 4 courtines n'étaient pas fondées, ni les quattre batteries construites; les parapets déjà formés n'avaient ny la hauteur, ni l'épaisseur nécessaires et les terre-plains ne fournissaient pas assés de seuil au canon. Il est évident que pour mettre la place en état de deffense il fallait du temps, beaucoup d'ouvriers et de l'argent. La caisse était vide; heureusement quelques particuliers conduits par le patriotisme ouvrirent leurs bourses.

Telle était la position de Pondichéry lorsque les Anglais

faisaient déjà arrêter aux limites les Français et leurs effets. M. de Bellecombe conjointement avec M. Chevreau écrivit alors au Conseil de Madras pour s'en plaindre. Ils répondirent que leurs intentions n'étaient pas de troubler la paix de deux nations par aucune infraction aux traités; cette réponse n'empêcha pas les administrateurs de s'occuper à approvisionner et à fermer la place ; un seul ingénieur des colonies ayant quelques connaissances de la théorie des fortifications travailla sans relâche aux travaux les plus urgents; le général y présidait.

M. de Bellecombe écrivit à tous les princes Indiens pour opérer une diversion en sa faveur; il informa M. de La Brillanne, gouverneur des Isles de France, de sa position ; les gouverneurs Hollandais, Danois et Espagnols reçurent aussi de ses nouvelles; il s'ocuppa de la levée de quelques troupes du pais. Quelques négotiants de Pondichéry vinrent de Madras prévenir le général que le rendés-vous des troupes était à [illisible], et que l'escadre que les Anglais armaient devait agir en même temps et de concert.

Aux premiers bruits de guerre M. de Bellecombe avait fait différer le départ du vaisseau Le Brillant de 64 canons; la frégatte La Pourvoyeuse et quelques bâtiments marchands se trouvaient en rade. Le Brisson et La Pintade arrivèrent aussi. Le général prit alors la résolution de former une escadre sous les ordres de M. de Tronjoli capitaine, commandant le vaisseau du roy Le Brillant. Sa division fut composée de quatre vaisseaux Le Sartine et Le Brisson compris et elle était bien en état de faire tète à l'escadre anglaise composée d'un vaisseau de 60 canons et de quattre aultres moins forts que les nottres sous les ordres du Commodore Vernon.

M. de Bellecombe s'occupait sans relâche des traveaux; la ville se trouvait presque fermée et l'on commençait à entrevoir l'espérance de n'ettre pas enlevé d'emblée. Les nouvelles qu'il reçeut que l'armée anglaise marchait sur Pondichéry le forcèrent de laisser à cinq pieds de profondeur la partie des fossés qui baignait le bastion de la Reine. Les courtines étaient élevées, les portes de Gondelour et de Valdaour masquées; on travaillait continuellement à garnir les bermes (?) des puits armés d'un pieu et à les planter de raquettes; les fraises (frises?; et les palissades se posaient dès

Premières hostilités.

M. de Bellecombe écrit aux Princes Indiens, au gouverneur de Manille,

à celui de Batavia et aultres.

Avis do l'assemblée des troupes.

Formation

d'une

escadre sous

les ordres

de M. de

Ti-onjoli.

Progrès des traveaux.

Distribution des postos.

Prise

de

Chandor-

nagor.

M. Muaroë général anglais.

Arrivée

de l'armée

anglaise

au camp

de l'orimbé.

M. Le Fer.

qu'elles arrivaient; on détruisit à 600 toises de la ville tout ce qui pouvait favoriser les approches; deux estacades et deux batteries fermaient au nord et au sud les bords de la mer; des digues contenaient les eaux pour inonder le N.-N.-O. de la place; les bastions étaient garnis de pièces de gros calibre sur les faces, et de moindres sur les flancs.

Suivant les règles ordinaires de la guerre nous n'avions pas assés de troupes pour garnir deux bastions. M. de Bellecombe rassembla quelques nouveaux cipayes qu'il joignit aux anciens; une troupe de pâlis fut levée et M. Dussossais (du Saussay ?) la commandait.

L'artillerie eut des noirs pour l'aider; 15 dragons, seule cavalerie que nous eussions, fut mise sous les ordres de M. Madec ancien partisan; la bourgeoisie fut armée; une troupe de Topas furent commandés par M. de Champagne ancien officier du régiment d'Artois ; les vétérans furent commandés par M. Biche qui avaient servi ensemble dans les dernières guerres.

M. de Coutenceau, lieutenant-colonel, commandait au Sud depuis le bord de la mer jusqu'à la courtine de Gondelour; dès que M. de Boistel fut arrivé de Karikal, il eut le bastion de l'hôpital et la courtine qui tient au bastion de la Reine; M. de Marguenat, chef de battallion, exellent officier, avait sous ses ordres le bastion de la Reine et celui de Villenour jusqu'à la porte; ceux de Sans-Peur, Valdaour, Saint- Joseph, Nord-Ouest, jusqu'à la courtine de Madras, étaient commandés par M. Léonard, major de l'Infanterie, brave officier; la partie de M. d'Albignac, lieutenant-colonel du régiment de Pondichéry, officier d'une intrépidité et d'une modestie exemplaire, commençait au bastion de Madras jusqu'à l'estacade du nord.

Le 30 juillet les troupes commencèrent en partie de coucher sur le rempart. Le général donnait l'exemple. Le 2 Aoust nous apprîmes la prise de Chandernagor dans le Bengale.

Quelques partis de cavalerie s'avancèrent jusques à nos limites, et nous eûmes certitude que l'armée anglaise n'était qu'à quatre lieues de Pondichéry et que M. le major-général Munroê en avait pris le commandement.

Le 8 Aoust l'armée anglaise parut devant Pondichéry et campa à une lieue sur le coteau de Périmbé. Elle était alors composée de 1200 soldats et de 500 canonniers Européens avec 20 pièces de campagne, dix battallions de Cipayes et deux régiments de cavalerie armés à l'Européenne. L'artillerie de siège n'était pas encore arrivée, l'armée navale avait paru dans la partie de l'Est.

M. Le Fer, capitaine du vaisseau le Lauriston appareilla le 8 au matin faisant route à l'Est; il eut connaissance de l'escadre anglaise,

il revint sur Pondichéry, et malgré la faiblesse de son équipage ce brave officier obtint de suivre M. de Tronjoli.

M. de Bellecombe donne sur-le-champ ordre à M. de Tronjoli de courir au-devant des ennemis et de s'assurer des intentions de l'amiral anglais, de lui signifier de se retirer, et, s'il persistait à croiser dans la rade, de le combattre et de revenir à Pondichéry vainqueur ou vaincu. Le général somma en même temps M. Munroê, commandant l'armée ennemie, de lui dire les motifs qui l'emmenaient si près des possessions françaises; s'il venait les attaquer, en quel nom et par quelle autorité. Le général anglais fit une réponse vague.

Le lendemain sur les 10 heures du matin arriva dans la place le lieutenant colonel Mac Clellan avec deux lettres pour M. de Bellecombe. La première était la réponse à celle de la veille, et la dernière une sommation de rendre la place aux forces britanniques. Nottre général combla cet officier de politesses, le retint à dîner et lui remit une réponse. L'escadre n'étant appareillée que le matin M. de Tronjoli fut instruit de la sommation et devait agir offensivement.

On avait pris les précautions nécessaires contre une attaque imprévue; tout nous portait à croire qu'elle devait avoir lieu; les troupes connaissaient leurs postes, elles devaient s'y rendre à la première alerte. Le soir même le commandant de la Porte Villenour fit battre la généralle et tirer 3 coups de canon; c'était le signal donné pour avertir de l'approche des ennemis.

Tout le monde se rendit à son poste, le général y arriva; nos Cipayes avaient, à l'approche de quelques ennemis, abbandonné les limites et s'étaient repliés sous la protection de la place en tirant quelques coups de fusil.

L'ennemi ne parut pas; la surprise était pourtant extrême; la partie du Nord faisait un feu suivi de grosse artillerie; le général s'y porta rapidement, fit cesser le feu qui n'avait opéré que la mort de quelques moutons.

M. du Boistel avait évacué Karikal; il arriva dans la nuit en chelinque avec 108 cipayes, 12 vétérans, 16 topas et quelques pièces de campagne. Les Anglais s'emparèrent de cette place le 10.

Au petit jour nous distinguâmes les deux escadres qui se disputaient l'avantage du vent. A 2 heures après-midi çlles étaient très près, à 2 lieues de terre; le combat s'engagea, le feu paraissait vif. xVu bout d'une heure trois quarts le commodore Edouard Vernon laissa arriver et s'éloigna dans le Nord. Notre escadre revint mouiller à Pondichéry.

M. de Tronjoli avait été blessé et forcé d'abandonner le commendemcnt. On chanta néanmoins le « Te Deum » quoique la journée

Ordre que reçoit

M. de Tronjoli.

Sommation.

Alerte.

Le vicomte de Barras

commandant à la porte Villenour fait battre

la généralle.

Karikal évacué.

Combat

naval

le 10 aoust.

MEMOHIES DE BARRAS.

ne nous eût valu que le champ de battaille ; par l'exposé des forces respectives l'on s'apercevra facilement de l'avantage et de la supériorité des Français :

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