LX PRÉFACE DU TOME PREMIER
officier. C'est à toi, ministre, de les consacrer à la gloire de la République 1. » Tel est le jugement que porte sur Bonaparte le général de division Duteil dans une lettre écrite au ministre de la guerre sur la prise de Toulon, le lendemain même de l'événement. Comment donc M. le colonel lung, et après lui MM. Krebs et Moris, pour qui les Archives de la Guerre n'ont pas de secret, ont-ils eu la malechance de laisser échapper cette lettre — assez significative, on en conviendra, — que leur probité d'historiens se fût évidemment fait un devoir de publier? Car je ne me résignerai jamais à croire qu'ils aient de propos délibéré écarté du procès qu'ils intentent à la mémoire de Bonaparte une déposition de ce poids, par la seule raison que cette déposition est favorable à celui qu'ils accusent.
Après avoir lu ce rapport de Dugommier, cette lettre de Duteil, rien ne nous semble plus simple, plus légitime même, que de voir les représentants proposer Bonaparte, simple capitaine deux mois auparavant, pour le grade de général de brigade. A un mérite exceptionnel ils jugèrent qu'une récompense exceptionnelle — même en ces temps de rapide avancement — pouvait seule convenir. « Les représentants du peuple présents au siège de Toulon, satisfaits du zèle et de l'intelligence dont le citoyen Bonaparte, chef de bataillon au 2*^ régiment d'artillerie, a donné des preuves en contribuant à la reddition de cette ville rebelle, l'en ont récompensé en le nommant général de brigade; on propose au ministre de vouloir bien confirmer cette nomination ^.... »
M. lung n'a pas résisté à la tentation d'insinuer que les « sollicitations et les intrigues » ont sans doute contribué à ce nouvel avancement. On me permettra de ne pas discuter cette opinion du savant historien. Elle complète de la façon la plus heureuse et la plus logique ce jugement — auquel Barras aurait souscrit — que M. lung porte, comme on l'a vu plus haut, sur le rôle de Bonaparte au siège de Toulon : « 11 n'a été cité qu'une seule fois en même temps qu'Arena et Cervoni. Toute son importance, il l'a due à son activité et surtout à son intime liaison avec son compatriote Saliceti.... >
On sait maintenant, je pense, le cas qu'il faut faire de ce jugement,
1. Lettre de Duteil cadet, général de division, au ministre de la guerre, du 19 décembre 1793. Archives de la Guerre, armée de Toulon. Correspondance militaire, année 1793.
2. Décret provisoire du 22 septembre 1793, cité par lung, en note, II, p. 39o.
comme des allégations contenues dans les Mémoires de Barras, relativement à l'insignifiance du rôle de Bonaparte au siège de Toulon. J'ai interrogé ses compagnons d'armes, les hommes sous les yeux de qui le jeune officier a servi à Toulon. Ce qu'ils ont vu, ils viennent de nous le dire en toute simplicité et en toute franchise. J'ai écarté à dessein, comme suspectes de ne pas être suffisamment désintéressées, toutes les dépositions qui n'étaient pas antérieures au Consulat et à l'Empire. J'ai voulu que tous les témoignages invoqués par moi fussent absolument purs de la plus légère prévention de flatterie, que le capitaine d'artillerie ne pût bénéficier de l'admiration inspirée plus tardparle vainqueur et le maître tout-puissant de l'Europe. Ces témoignages, je les ai empruntés tous, sauf un — celui de Doppet, — aux sources officielles. Avant d'entrer dans une étude plus approfondie du sujet, je m'étais posé une question préalable : à quelle époque a t-on commencé à penser et à dire que le rôle de Bonaparte au siège de Toulon avait été tout autre chose que celui même d'un excellent officier subalterne? Les documents établissent avec toute la clarté, toute la précision désirables, que l'opinion traitée de légende par MM. Krebs et Moris est contemporaine du siège même; que cette « légende » est d'origine républicaine, et non bonapartiste; qu'elle est née spontanément de l'admiration inspirée par des mérites éclatants, qui avait eu l'armée tout entière pour témoin. Ce premier point étant mis en lumière, comme il vient de l'être avec l'aide, je le répète, des seuls documents officiels, j'aurai la charité de ne pas trop insister sur l'énormité de cette affirmation des deux consciencieux écrivains que les prestiges de la fallacieuse érudition de M. lung ont ici visiblement abusés : « Il s'est formé peu à peu sur le siège de Toulon une véritable légende dont Bonaparte est le héros. Eie7i dans les pièces officielles ne Injustifié, ainsi que l'a fait déjà remarquer le colonel lung. »
Ce n'est pas la contribution suspecte qu'apportent les Mémoires de Barras à l'appui de cette opinion qui convaincra les lecteurs de bonne foi. Il faut qu'on s'y résigne : Bonaparte a fait quelque chose à Toulon. On comprend mal que l'aveu soit aussi pénible pour des écrivains ayant l'honneur d'appartenir au corps des officiers de , cette armée française sur laquelle Bonaparte, l'un d'eux, passe pour avoir jeté quelque éclat, et qui depuis les désastres immérités qu'elle a subis doit se montrer plus que jamais économe et jalouse de ses gloires. M. le colonel lung, M. le commandant Krebs jugent cependant cet aveu au-dessus de leurs forces. Comme c'est l'amour