‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 40 sur 230 · LXII PRÉFACE DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

LXII PRÉFACE DU TOME PREMIER

de la vérité qui seul les inspire, inclinons-nous. Je veux croire que ce sacrifice qu'ils ont fait à la vérité — telle du moins qu'ils la conçoivent — n'a pas été accompli par eux sans quelque résistance de leurs sentiments de patriotes et de soldats. Mais que ne nous ont-ils laissé à nous autres, qui ne portons poi^nt l'uniforme, cette besogne? Les entrepreneurs civils de la démolition du génie militaire de Napoléon n'eussent pas manqué — même sans eux. On l'a bien vu en 1871, quand il s'est agi de la Colonne.

Ce compte réglé, j'aborderai l'examen du second point de cette étude. Qu'a donc fait Bonaparte à Toulon, puisqu'il est établi maintenant qu'il y a fait quelque chose?

D'abord, il y a révélé ces mérites d' « ordre technique » dont parlent MM. Krebs et Moris. Je n'ai pas à entrer ici dans le détail de l'œuvre de Bonaparte en tant que commandant de l'artillerie au siège de Toulon, bien que ce détail, tel que je l'ai relevé dans les précieux documents des Archives de la Guerre, soit d'une singulière éloquence. Je me contenterai de dégager la philosophie, si je puis dire, de toutes ces pièces authentiques, scrupuleusement analysées. Ce qui ressort de mon enquête, avec une évidence aussi claire que le jour à mes yeux, le voici :

{^ Une activité infatigable, prodigieuse, surhumaine, qui crée des ressources là où il n'y en a pas : « J'ai fait aller à Lyon, à Briançon, à Grenoble un officier intelligent que j'ai fait venir de l'armée d'Italie pour tirer de ces différentes places ce qui pouvait nous être utile. J'ai requis l'armée d'Italie de fournir les bouches à feu inutiles à la défense d'Antibes et de Monaco.... Je me suis procuré cent chevaux de réquisition à Marseille.... J'ai fait venir de Martigues huit pièces de canon de bronze.... J'ai établi à Ollioules un arsenal de 80 ouvriers, forgerons, charrons, charpentiers, travaillant sans discontinuer aux objets qui nous sont nécessaires.... J'ai établi un parc où l'on travaille à force à faire des gabions, des claies, des fagots de sape, des fascines.... J'ai requis tous les ouvriers qui faisaient à Marseille des paniers et des dames-jeannes, et je les fais travailler à faire des gabions. J'ai requis des chevaux auprès de tous les départements, depuis Nice jusqu'à Valence et Montpellier. J'ai fait prendre à la Seyne et à la Ciotat tous les bois que j'ai pu trouver.... Je fais faire à Marseille oOOO sacs à terre par jour.... J'ai établi une salle d'artifices.... J'ai pris des mesures pour rétablir

DES MEMOIRES DE BARRAS. LXlii

la fonderie de Dardennes.... J'ai une salle d'armes où l'on répare tous les fusils ^... » Remarquez cet égotisme, ce ton d'autorité. Considérez qu'à ce rapport si méticuleusement précis est joint un projet d'attaque de Toulon, simple, lumineux — sur lequel nous aurons à revenir. Déjà ce puissant esprit se montre ici en pleine possession de ce don merveilleux qu'il eut de percevoir les moindres détails aussi bien qu'il embrassait et dominait le plus vaste ensemble. Est-ce le capitaine d'artillerie Bonaparte qui a rédigé ces deux pièces? — ou l'empereur Napoléon qui a dicté à Berthier l'ordonnance minutieuse et large d'une de ses entreprises?

2° Un coup d'œil infaillible, révélé par le choix de l'emplacement des batteries, posées par lui toujours à l'endroit où elles peuvent produire les effets les plus redoutables.

3° Une hardiesse inconcevable dans le choix de ces emplacements. Exemples : la batterie de Brégaillon construite en une nuit à quelques toises du bord de la mer, malgré le voisinage des vaisseaux alliés, — et la batterie des Hommes-Sans-Peur, construite avec ses annexes sous les canons mêmes de la grande redoute Mulgrave, « à portée de pistolet » de la position anglaise, dit avec un peu d'exagération Saliceti dans sa relation autographe et inédite du siège de Toulon -.

4° Une indomptable ténacité dans la défense et la conservation de ces batteries si exposées, jetées en « enfants perdus ». Exemple: les 20000 boulets reçus par les deux batteries de la Montagne et des Sans-Culottes ^; la canonnade, plus effroyable encore, soutenue par Brégaillon * et les Hommes-Sans-Peur ^.

5° Le génie de l'offensive, le terrible génie destructeur de Napoléon, se manifestant déjà dans cette façon audacieuse d'employer

1. Archives de la Guerre. Pièce jointe à un « Projet d'attaque de Toulon » (publié dans la Correspondance de Napoléon) adressé au Ministre par Bonaparte, du quartier général d'OUioules, le 24 brumaire an ii (14 novembre 1793).

2. Notes autographes du représentant Saliceti sur le siège de Toulon. Papiers de M. de Saint-AllDin.

3. C'est le chiirre qu'accuse Bonaparte lui-même dans le rapport cité plus haut.

4. Cette batterie eut à supporter le feu de dix vaisseaux, deux pontons et deux galiotes à bombes. {Notes de Saliceti.)

0. « Le premier jour, presque tous les canonniers furent tués ou blessés, au point que personne ne voulait plus y aller, lorsque Bonaparte s'avisa de faire mettre à l'ordre du jour que cette nouvelle batterie s'appellerait la batterie des Hommes-Sans-Peur; dès ce moment, tous les canonniers voulurent en être. » {Notes de Saliceti.)

Page 1