INTRODUCTION GÉNÉRALE
Deux exemples sunîront, je pense, à mettre en lumière la scrupuleuse sincérité de cette rédaction. Voici, d'après les notes autographes de Barras, et en regard, d'après le manuscrit des Mémoires, le récit d'un voyage fait en 1786 :
Récit autographe oe Barkas.
« Je fis un voyage avec un chanoine (mot illisible) de liège en Picardie, il était lié avec tous les moines de cette province, de sorte que nous fumes reçus fêtés et ébergés dans tous les monastères, il y régnait une telle licence qui quoique jeune me déplut bientôt nous arrivâmes au château du b"" de tournon situé à flexicourt, il avait deux fdles l'une d'elles aujourdhuy Mme du Chilleau, s'occupait de litératurc avec succès, elle était en correspondance avec les hommes de lettres les plus distingués et même avec le roi de Prusse... le b°" était un vieux chevalier très honorable, nous y fîmes un séjour plein de charmes, il me dédomagea un peu de la société de ces moines lixuricux. »
Passage correspondant des Mémoires.
« Je voyageai du côté de la Picardie avec un prélat considéré par tous les moines des couvents situés sur la route d'Abbeville. Nous y fûmes accueiUis avec empressement : les soupers étaient alors les repas de la joie et du plaisir. Ceux qu'on nous donnait étaient somptueux, terminés souvent par des orgies. Je fus dédommagé du dégoût qu'elles me donnaient en arrivant au château de M. de Tournon.
Ce vénérable patriarche nous reçut avec la politesse exquise des anciens chevaliers. Il avait soigné l'éducation de ses deux filles. L'une d'elles, qui a épousé le comte du Ghillaut, s'est fait connaître par quelques pièces de théâtre et sa correspondance avec le roi de Prusse. »
Voici maintenant un autre passage où Barras raconte la visite quil fît dans leur prison du Temple aux enfants de Louis XVI, le lendemain du 9 thermidor an II :
Récit autographe de Barras.
« Le comité de salut public me fit prévenir qu'on annonçait l'évasion des prisonniers du temple qui étaient sous ma responsabilité, je fus au temple je trouvai le jeune prince dans un lit à berceau au milieu de sa chambre il était assoupi, il s'éveilla avec peine il était revêtu d'un pantalon et d'une veste de drap gris, je lui demandai comment il se trouvait et pourquoi il ne couchait pas dans le grand lit il me répondit mes genoux sont enflés et me font souffrir aux intervalles (sic) lorsque je suis debout, le petit berceau me convient mieux, j'examinai
Passage correspondant des MÉiMOires.
« Les comités répandaient le bruit que les détenus du Temple, que les infortunés enfants de Louis XVI s'étaient évadés. Je me rendis à la prison. Je visitai le prince. Je le trouvai fort affaibli par une maladie qui le minait évidemment : il était couché au milieu de la chambre dans un petit lit qui n'était guère qu'un berceau; ses genoux et ses chevilles étaient enflés. Il sortit de l'assoupissement où je l'avais trouvé en entrant, et me dit : « Je préfère ce berceau où vous me voyez au grand lit que voilà : du reste je ne dis point de mal de mes
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les genoux ils étaient très enflés ainsi que les chevilles et que les mains son visage était bouffi pâle après lui avoir demandé s'il avait ce qui lui était nécessaire et l'avoir engagé à promener j'en donnai l'ordre aux commissaires et les grondai sur la mauvaise tenue de la chambre.
De là je montai chez M"*, elle était habillée de bonne heure et debout, sa chambre était propre, le bruit de la nuit vous a sans doute éveillée lui dis-je auriés-vous quelques réclamations à me faire et vous donnet-on ce qui vous est nécessaire M"" me répondit quoui qu'elle avait entendu le bruit de la nuit, qu'elle me remerciait et me priait de faire prendre soin de son frère, je l'assurai que je m'en étais déjà occuppé.
Je me rendis au comité de salut public, l'ordre n'a point été troublé au temple mais le prince est dangereusement malade , j'ai ordonné qu'on le fit promener et fait appeller M»" Dussault, il est urgent que vous lui adjoigniez d'autres médecins, qu'on examine son état et qu'on lui porte tous les soins que commande son état, le comité donna les ordres en conséquence. »
surveillants ». Et en parlant ainsi, il me regardait et les regardait alternativement : moi, pour se mettre en quelque sorte sous ma protection; eux, pour prévenir le ressentiment qu'ils auraient pu avoir de ses reproches s'il m'en avait présenté contre ses oppresseurs, aussitôt que je ne serais plus là pour le défendre.
" Et moi, m'écriai-je, je porterai de vives plaintes sur la malpropreté de cette chambre! »
Je montai chez Madame; la sienne était un peu moins indécemment tenue. Madame s'était habillée de bonne heure à cause du bruit qu'elle avait entendu pendant la nuit. J'ordonnai que les deux enfants de France pussent se promener chaque jour dans les cours de leur prison; sur le compte que je rendis au Comité de Salut public, j'obtins que des médecins examinassent le jeune malade, et qu'ils fissent leur rapport. Les médecins, parmi lesquels se trouvait M. Dussault, déclarèrent la maladie très grave. En accordant aux deux prisonniers la promenade du soir et du matin, je voulus qu'on adjoignît au gardien chargé de soigner le fils de Louis XVI deux femmes qui préviendraient ses besoins et veilleraient surtout à la salubrité de son local. J'ai appris depuis, par un commissaire du Temple, que mes ordres n'avaient point été exécutés. »
Si l'on compare avec soin les deux textes, on constate que certains traits qui se trouvent dans le manuscrit autographe n'ont pas été conservés dans la rédaction définitive des Mémoires : l'habit gris, la face bouffie et pâle du petit prisonnier, la sollicitude de la sœur aînée, à qui un sûr instinct de femme révèle déjà qu'elle doit remplir la fonction de tendresse de la mère absente. A ces détails pittoresques et précis, M. de Saint-Albin a préféré le commentaire quelque peu ampoulé qu'il nous donne des regards que l'enfant royal — qui s'étiole et qui meurt dans l'infect taudis du Temple — aurait portés alternativement sur ses gardiens et sur le puissant personnage empanaché dont il reçoit la visite.
Oserai-je l'avouer? la relation autographe de Barras — cette relation sans orthographe, sans ponctuation, sans apprêt littéraire