LXXII ^ PREFACE DU TOME PREMIER
question dans ce projet d'occuper les positions qui dominent la rade. Mais ce n'est là qu'une entreprise accessoire. Doumet-Revest n'a nullement pressenti les conséquences de cette occupation. Il ne signale pas celle des positions dont l'enlèvement doit avoir à lui seul des effets décisifs, le point unique dont la possession entraîne nécessairement la chute de Toulon. C'est toujours, dans ce projet estimable mais court de vues, du côté de la terre que le grand effort des républicains doit se porter.
Le second projet, qui date des derniers jours d'octobre, est signé du nom illustre de Michaud d'Arçon \ général du génie et inspecteur des fortifications, la plus grande autorité du temps — et la plus justement estimée — en matière de siège ou de défense de places. Les Archives de la Guerre ne possèdent pas moins de trois Notes ou Mémoires consacrés à 1' « entreprise de Toulon », du 26 au 31 octobre 1793, par le grand ingénieur que l'ancienne armée royale a légué — avec tant d'autres excellents officiers — aux armées de la Révolution. Ces divers projets constituent un véritable plan d'attaque, très soigneusement étudié et dressé, auquel ne manque même pas une carte explicative ^. Ce plan comporte un blocus par terre avec « 150 000 hommes au moins ». Or Dugommier lui-même n'accuse pour les deux corps de l'armée conventionnelle que 20 000 hommes disponibles, quelques jours avant la grande attaque du 17 décembre 3! A la vérité, Michaud d'Arçon prescrit l'occupation de tous les caps, de toutes les hauteurs qui dominent la rade. Mais pas plus que Doumet-Revest il n'a soupçonné l'importance singulière d'une de ces positions, il n'a compris que l'occupation de ce seul point dispensait l'armée assiégeante d'occuper tous les autres *. A ses yeux, comme aux yeux de Doumet-Revest, le siège de Toulon est une opération classique. Hérissons, chevaux de frise, tranchées, approches, parallèles, chemins couverts sur le front ouest de la place pour arriver à battre en brèche ses rem-
au Ministère de la Guerre.) Siège de Toulon en 1793; pièce adressée au ministre Bouchotte, le 14 novembre 1793.
1. Archives de la Guerre, Notes et Mémoires de Michaud d'Arçon sur l'entreprise de Toulon, des 26, 27 et 31 octobre 1793. — Sur Michaud d'Arçon, voir le savant ouvrage d'Arthur Chuquet, la Trahison de Dumownez, p. 32 et 33, note 1.
2. A'rchives de la Guerre, atlas historique, meuble F, tiroir 3.
3. Voir Archives de la Guerre, lettre de Dugommier à Bouchotte, du 10 décembre.
4. Il parait même ignorer que le promontoire de i'Éguillette est occupé, et très fortement occupé, par les Anglais.
parts, construction d'une « immense batterie d'au moins cent bouches à feu » : aucune des prescriptions de la vieille poliorcétique n'est omise. Ce plan a deux grands défauts : !« il n'est nullement adapté aux conditions particulières et très spéciales dans lesquelles se trouve la place assiégée; 2° il suppose des moyens d'action dont l'armée assiégeante n'a jamais disposé.
A ces deux projets se rattache par une évidente parenté d'inspiration et de méthode le plan dont nous trouvons les principaux éléments épars dans le Livre d'ordres et dans la Relation de la prise de Toulon par le chef de bataillon du génie Marescot *. Celuilà encore appartient à l'école traditionnelle, classique. Vaste ligne d'investissement avec circonvallation; des myriamètres de tranchées, de galeries, d'approches, de parallèles; un nombre infini de pelletées de terre. Le pur projet du bon officier du génie, du € fouisseur », qui répète consciencieusement sur le terrain la leçon apprise dans les livres. Tout cela lent, méthodique, circonspect: l'interminable travail d'une taupe qui chemine en fouillant.
Et voilà pourtant les projets que MM. Krebs et Moris invoquent ^ à l'appui de leur étonnante proposition : « En ce qui concerne la détermination du plan d'attaque, Bonaparte aurait eu peu de mérite à découvrir ce que tout le monde reconnaissait » ! Qui ne voit que si Toulon avait été assiégé comme le voulaient les auteurs de ces projets, le siège de Toulon eût duré aussi longtemps que celui de Troie?
Heureusement Bonaparte s'en est mêlé. Après ces longs détours, que le désir de mettre la vérité dans la plus éclatante lumière a rendus nécessaires, j'arrive enfin à cette première, à cette claire manifestation du génie guerrier que le siège de Toulon a révélé, et à l'homme extraordinaire qui le portait en lui sans en avoir pris conscience encore, et à ceux qui, témoins de ces débuts éclatants, ont pressenti, sans doute, les hautes destinées qu'ils annonçaient. S'il était nécessaire de s'excuser d'aimer l'exactitude, qui est la probité de l'histoire, je dirais que c'est là précisément ce qui justifie le soin que j'apporte à déterminer avec une minutieuse précision le rôle de Bonaparte au siège de Toulon. Il n'est ni moins
1. Livre d'ordres de Marescot. — RelaUon des attaques de Toulon, au Portde-la-Montagne (Toulon) par le chef dé bataillon, commandant le corps du Génie, Marescot, le 20 nivôse, an ii (9 janvier 1794). {Archives de la Guerre.)
2. Ceux de Doumet-Revest et de Michaud d'Arçon tout au moins. MM. Krebs et Moris ne paraissent pas avoir eu connaissance des idées de Marescot sur la façon d'attaquer Toulon.