LXXVI PRÉFACE DU TOME PREMIER
donner lui-même! —pour vomir sur le fort Mulgrave la destruction et la mort. Cette position formidable, il la prendra non par un siège méthodique, régulier, mais par une sorte de bond d'animal de proie, sautant brusquement à la gorge de. sa victime : le moment venu, il lâchera sur elle ses batteries, comme on découple des chiens. L'artillerie de siège elle-même, les lentes, lourdes, immuables pièces de position, sont appelées, par une conception prodigieusement hardie, à s'associer à l'impétueuse saillie qui doit, d'un seul élan, porter l'armée républicaine au sommet de la colline meurtrière. « Par le moyen de ces huit batteries, l'Éguillette doit être à nous et ne peut pas résister, IHnfanterie se présentant avec vigueur une fois le feu des pièces ennemies éteint par les bombes et les canons *. » Vienne un général assez intelligent pour comprendre son plan et l'adopter, assez énergique pour l'exécuter avec la furie qu'exigera la suprême attaque : le fort Mulgrave est pris, le promontoire de l'Éguillette enlevé aux Anglais, la rade évacuée, et Toulon capitule. Tout est prêt. Bonaparte attend Dugommier.
Comparez ce plan avec ceux qui viennent d'être analysés plus haut. Mesurez l'originalité, la vigueur, la hardiesse respectives des esprits qui les ont conçus. Là, toutes les vieilles formules de l'art des sièges. Ici, le dédain des règles ordinaires, parce qu'une vue plus juste et plus pénétrante a révélé qu'elles ne conviennent pas au cas présent, qui est exceptionnel; l'application, à des conditions de siège insolites, d'une méthode dont le mérite est précisément d'être anormale; le doigt mis dès le premier jour, avec une souveraine clairvoyance, sur le point où il faut frapper pour terrasser l'ennemi d'un seul coup; une conception audacieuse, servie par des moyens d'exécution plus audacieux encore, des moyens simples et foudroyants; un plan, enfin, qui, un mois avant la prise de Toulon, nous donne point par point le programme des mémorables et décisives opérations accomplies par l'aile droite de l'armée du 16 au 18 décembre : écrasement du fort Mulgrave par les batteries qti l'enserrent, assaut impétueux de la grande redoute anglaise, occupation du promontoire de l'Éguillette, retraite précipitée de la flotte ennemie, reddition de la cité rebelle, — tout ce qu'avait prévu, tout ce qu'avait annoncé Bonaparte dans ce « Projet d'attaque » où éclate déjà ce génie qui semble asservira son joug impérieux jusqu'à la décevante mobilité des événements futurs!
\. C'est précisément ce qui arriva le 17 décembre.
DES MÉMOIRES DE BARRAS- LXXVil
Et si ce n'est pas l'auteur de ce plan merveilleux, si c'est un autre que Bonaparte — fût-ce Dugommier, comme le prétend Barras — qui a pris Toulon, qu'on me dise que ce n'est pas non plus l'Empereur qui a vaincu à Austerlitz et à léna.
D'ailleurs l'héroïque et loyal soldat à qui Barras attribue la prise de Toulon, Dugommier lui-même, a rendu à Bonaparte ce qui lui appartient. Lors du conseil de guerre qui fut tenu le 25 novembre, neuf jours après son arrivée à l'armée, le nouveau général en chef déclara « qu'il ne croyait pas pouvoir offrir de plan d'attaque plus lumineux, plus exécutable que celui qui lui avait été présenté par le chef de bataillon commandant l'artillerie; qu'ayant suivi les idées de ce plan, il venait de son côté d'en rédiger un lui-même à la hâte; et ce plan, dont il se plaisait à rendre tout l'honneur à son premier auteur, Dugommier le soumit au Conseil ^ ».
Arrivé pour ainsi dire de la veille à l'armée de Toulon, comment Dugommier aurait-il eu le temps de mûrir, de dresser un plan?
L'honneur est assez grand pour lui d'avoir compris du premier coup le mérite de l'idée d'un autre et, après l'avoir adoptée sans hésitation, de l'avoir en outre exécutée avec une indomptable vigueur. Il suffit de jeter les yeux sur ce plan de Dugommier ^ pour se convaincre que le projet du général en chef n'est en effet, comme il l'avoue lui-même, qu'un décalque de celui de Bonaparte. Et non seulement la marche des opérations dans l'un comme dans l'autre est identique, non seulement Dugommier se propose comme premier et principal objectif l'occupation du promontoire de l'Éguillette et l'expulsion de la flotte ennemie; mais certaines phrases même
1. Vie de Dugommier, composée en 1799 par A. Rousselin de Saint-Albin, encore inédite, sauf un fragment — précisément relatif au siège de Toulon — publié par le fils de l'auteur parmi les Documents relatifs à la Révolution française, extraits des œuvres inédites de A. Rousselin de Saint-Albin, Paris, Dentu, 1873, 1 vol. in-8. Le passage que je cite est extrait du manuscrit même de M. de Saint-Albin, dont le texte n'a pas toujours été scrupuleusement reproduit dans la publication ci-dessus mentionnée. Composée sur de nombreux documents authentiques rassemblés à cet effet par M. de Saint- Albin lorsqu'il remplissait en 1798, au Ministère de la Guerre, les fonctions de secrétaire général de Bernadotte, cette Vie de Dugommier présente un véritable intérêt historique.
2. Observations sur le siège de Toulon, manuscrit de huit pages, signé Dugommier, non daté, mais certainement postérieur au conseil de guerre du 25 novembre. Ce document est suivi d'un plan d'attaque. {Archives de la Guerre, correspondance militaire, armée de Toulon, décembre 1793.)
Lxxvill PRÉPAGE DU TOME PREMIER
sont d'une allure si étrangement napoléonienne qu'on peut se demander si ce ne serait pas, d'aventure, Bonaparte lui-même qui les aurait rédigées pour son chef. « Le succès d'une entreprise quelconque dépend du calcul exact des moyens que l'on y emploie, de leurs justes proportions, et de leurs rapports respectifs. » Voilà une formule qui sort d'un cerveau de mathématicien. « Les vaisseaux sont les remparts maritimes de la ville de Toulon. Si nous les forçons de s'éloigner, elle perd son principal appui. » Image vive et raisonnement serré : n'est-ce point là encore une des caractéristiques de la « manière » de Napoléon? « L'attitude de l'ennemi après l'événement, celle de notre armée, en^n les circonstances, qu'il faut toujours consulter à la guerre, régleront notre conduite ultérieure. » Quiconque a eu, si peu que ce soit, commerce avec la pensée de Napoléon, conviendra que cette phrase-là porte indubitablement la marque de l'homme de guerre avisé dont la stratégie fut toujours aussi souple que sa politique, hélas ! se montrait inflexible.
Dans sa relation des attaques de Toulon, Marescot fait une remarque importante. Au conseil de guerre du 25 novembre, « le général en chef lut un projet d'attaque qui fut suivi d'un autre plan prescrit par le Comité de Salut public. Ces deux pAans différaient fort peu l'un de Vautre ». Comment auraient-ils différé, puisqu'ils avaient une origine commune, le plan de Bonaparte, expédié à Paris au ministre de la Guerre, approuvé par le Comité ^ et communiqué évidemment par le jeune commandant de l'artillerie à son général en chef, dès l'arrivée de Dugommier à l'armée de Toulon?
Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, c'est toujours la pensée de Bonaparte qu'on trouve comme inspiratrice du plan dont l'exécution rendit les armées de la Convention maîtresses de Toulon. Cette pensée est si puissante que tous ceux qui se sont trouvés en contact avec elle en demeurent imprégnés.
Comme s'il avait prévu le plaisir que cette déclaration causera sans doute à M. lung, Barras affirme que Bonaparte n'a contribué en quoi que ce soit à la reddition de la place. Les documents lui répondent, et voici ce qu'ils disent clairement :
1. « Une note d'un membre du Comité de Salut public d'alors nous apprend... que le Comité de Salut pubhc... fut si content des vues du jeune officier d'artillerie, qu'il le nomma chef de brigade et pressentit son génie. » {Vie de Dugommier, par A. Rousselin de Saint-Albin, fragment publié dans les Documents relatifs à la Révolution française, par H. de Saint-Albin, p.2i2 .)
DES MEMOIRES DE BARRAS. Lxxix
1« Bonaparte a vu le premier où étaient les clés de la ville.
2'' Il a préparé seul les moyens d'aller les prendre là où il avait dit qu'elles étaient.
3° Avec ses compagnons et ses chefs il est allé les chercher à cet endroit, dès longtemps désigné par lui. Et comme elles y étaient en effet, Toulon fut pris.
Telle est, brièvement et exactement résumée, l'histoire du siège de Toulon en 1793; tel, le caractère du rôle que Bonaparte a joué à ce siè2:e.
En d'autres termes, il fut celui qui veille quand les autres se reposent, celui qui agit tandis qu'on délibère et qu'on bavarde. Il fut la pensée de cette héroïque armée — la pensée obstinément fixée sur la ville rebelle que la République avait commandé de réduire, — l'œil toujours ouvert de la Patrie en danger sur la trahison scélérate qu'il fallait châtier.
J'aime à me le représenter, au bord de la mer, fouillant de son regard d'aigle la rade où se balancent les vaisseaux anglais, les vaisseaux maudits qu'il rencontre dès son premier pas, qu'il rencontrera toujours, jusqu'à la fin! — ou bien encore, le soir, contemplant la lune qui, comme un boulet rouge échappé de ses batteries, monte en parabole dans le ciel, éclairant les profils menaçants du fort Mulgrave , du « volcan inaccessible » dont parle Dugommier. Telle la clarté de l'astre remplit l'espace, telle la gloire de son nom remplira bientôt l'univers. Quels rêves sublimes devaient hanter sa pensée, orageuse et profonde comme le flot qui venait mourir à ses pieds!
Barras a compté les trous qui perçaient son habit; mais le cœur qui battait sous cet habit troué, comment Barras l'aurait-il deviné et compris? Défense à ce qui est petit de mesurer ce qui est grand!
Musset-Pathay a mieux vu, et son jugement mérite d'être retenu. Bonaparte, dit-il, « fut l'âme du siège de Toulon ^ ». Une âme, oui, c'est bien cela qu'il était déjà, et qu'il fut toujours ; l'âme la plus forte, la plus véritablement et magnifiquement souveraine qui ait jamais été. Et si elle fut telle, c'est que — outre les dons les plus éclatants de l'intelligence — elle avait reçu de Dieu ce qui les féconde,
1. Relations des principaux sièges faits ou soutenus en Europe par les armées françaises, depuis 1792, Paris, 1806, 1 vol. in-i» de texte et un atlas.