LXXX PRÉFACE DU TOME PREMIER
ce qui fait produire au génie même des fruits qu'il ne donnerait pas sans cela : la volonté, l'énergie, la constance, la trempe du caractère, en un mot. Il n'est pas mauvais de rappeler que si cet homme a été si grand, c'est parce qu'il a porté au suprême degré de puissance cette force morale sans laquelle nations ou individus ne sont plus que des apparences de peuples, des simulacres d'hommes, — un je ne sais quoi sans ressort, qui tombe à terre dès qu'on le touche.
Ainsi conçue, l'admiration pour Napoléon n'est pas un fétichisme puéril. C'est un acte de foi en la royauté de l'esprit, en sa haute prééminence sur tout ce qui ne relève pas de lui. On me fera l'honneur de croire que ces raisons d'ordre philosophique ne sont pas étrangères aux sentiments que j'ai voués à la mémoire de l'Empereur. Si quelqu'un insinuait nonobstant — ainsi qu'il arrivera sans doute — que l'âme d'un « grognard » revit en moi, je répondrai que je suis sensible à l'honneur qu'on me fait, mais que je ne m'en crois pas tout à fait digne.
Certes je suis reconnaissant à l'Empereur de nous avoir gagné beaucoup de batailles. Peut-être de bons esprits jugeront-ils comme moi que nous n'avons pas le droit, à cette heure de notre histoire, de nous montrer par trop détachés sur ce point. Mais je lui sais gré bien plus encore de nous avoir légué le plus bel exemplaire qui soit de l'instrument moral avec lequel on les gagne. J'estime en effet que plus la conception matérialiste prévaudra même dans le noble art de la guerre; plus la guerre deviendra scientifique, comme on dit; plus sa préparation sera fondée sur les seuls moyens de la force matérielle; plus le nombre, qui règne déjà dans la politique, sera considéré, là aussi, comme la raison dernière et le suprême recours : plus aussi l'esprit se vengera des dédains qu'on lui témoigne, si l'on commet la faute de ne plus croire à sa vertu souveraine, de ne pas s'adresser à lui, qui seul pourtant peut opérer le miracle de changer en armée l'immense et flasque multitude de nos soldats. Qu'une armée soit une âme — âme multiple et une, ardente et vibrante, irrésistible quand certains souffles passent sur elle et la soulèvent, — c'est là un enseignement spiritualiste qui découle avec assez d'évidence, il me semble, de l'histoire de Napoléon, comme de celle aussi de la Révolution.
En 1812, la Grande Armée est détruite. On le croit, du moins : et l'Europe, délivrée du cauchemar de cette héroïque geôlière qui la
tenait aux fers, tressaille d'espérance. Erreur! Le désastre a épargné le cerveau brûlant d'où la Grande Armée est sortie comme une lave. La Grande Armée, c'est la pensée, c'est l'ame — il me faut bien revenir toujours à ce mot — l'âme de Napoléon, et Napoléon n'est pas mort. Il revient, il rapporte une étincelle du feu sacré qui embrasait les légions invincibles que la morne Russie lui a prises. Et cette étincelle suffit. Mise au cœur des conscrits de 1813, elle fait de ces enfants des héros. Du tombeau glacé où gît la Grande Armée, surgit soudain une autre Grande Armée, sublime comme l'ancienne. Le brasier qu'on croyait éteint — et qui ne l'était pas, puisque Napoléon, principe de cette flamme, vivait encore, — se ranime et flambe de nouveau. Et la coalition terrifiée se demande, à Lûtzen, à Bautzen et à Dresde, si ce ne sont pas les soldats d'Austerlitz et d'Iéna qu'elle retrouve devant elle.
Avec ce seul mot : la Patrie en danger, la Révolution avait accompli déjà des prodiges de même ordre et non moins étonnants que celui-là. La Patrie en danger! Mot magique qui volait sur les ailes de la Marseillaise, — glaive flamboyant que les quatorze armées de la République portaient devant elles, et à l'approche duquel les armées ennemies fondaient comme la neige au soleil!
Et si l'on me demande maintenant pourquoi j'aime, pourquoi j'admire la Révolution et Napoléon — j'espère qu'aucun esprit assez court ne se rencontrera pour être surpris de me voir associer dans un même culte cette grande chose et ce grand homme, — je répondrai simplement qu'entre autres raisons que j'ai de les admirer et de les aimer, il y a celle-ci : que la Révolution et Napoléon ont rendu à une doctrine philosophique qui m'est chère le service de prouver par d'immortels exemples la toute-puissance, aujourd'hui méconnue, de l'idée.