LXXXII PRÉFACE DU TOME PREMIER
que le caractère agressif et partial de l'ouvrage fût évident pour tous comme il l'est pour moi-même. Je n'ai pas voulu me contenter d'une simple affirmation sur ce point. Mon témoignage pouvait paraître suspect. Il est en effet celui d'un homme qui parmi les sentiments divers et complexes que lui inspire Napoléon, en éprouve — ainsi qu'il vient de le déclarer — un plus fort, plus impérieux que tous les autres : l'admiration. On n'est pas forcé de savoir que ce même homme, qui ne cache pas cette admiration, n'en est ni la dupe ni l'esclave; qu'il n'entend abdiquer, même en face d'un pareil génie, pas la plus petite part de l'indépendance de sa pensée; qu'il serait prêt, enfin, à prendre au besoin avec Napoléon telles libertés qu'il ne prendra jamais avec ce qu'il croit être la justice et la vérité.
J'ai donc jugé nécessaire, afin de donner au lecteur une entière confiance dans l'équité du jugement sévère que je porte sur Barras, de prouver par des faits que ses Mémoires, en tout ce qui touche de près ou de loin à Napoléon, ne sont autre chose, comme je l'avais avancé plus haut ^ qu'un pamphlet. Je n'ai d'ailleurs pas la naïveté de croire que cette démonstration empêchera les passions politiques de se jeter sur la pâture que la longue rancune de l'ex-Directeur a préparée pour elles. Nous vivons en un temps où peu de gens aiment assez la Patrie pour comprendre de quel culte large et pieux il convient d'honorer les gloires, quelles qu'elles soient, de son passé. Je mourrais de honte si j'avais eu le malheur de parler comme certains l'ont fait de Louis XIV. Et si j'avais été un assez puissant esprit pour écrire les admirables livres de Taine sur la Révolution, la gloire même qu'ils m'auraient value me paraîtrait amère, et je ne me consolerais jamais d'être l'auteur de ce sacrilège chef-d'œuvre.
Je ne me dissimule donc pas que ceux pour qui la haine de l'Empereur est — comme l'est pour d'autres la haine de la Révolution — une sorte d'article de foi, emprunteront avec joie à cet arsenal de méchants commérages des armes contre Napoléon : armes émoussées, armes impuissantes, qui — je le répète avec une conviction profonde — se briseront comme verre sur cet airain.
Mais je sais aussi que les lecteurs de bonne foi se garderont de croire Barras sur parole et n'iront pas lui demander les éléments d'un jugement équitable sur Napoléon. Or c'est à ces lecteurs-lii
\. Voir V Introduction générale aux Mémoires de Barras, p. sxi.
DES MEMOIRES DE BARRAS. Lxxxrii
seuls que je m'adresse. Aux autres, je dédie par avance la tranquille indifférence de mon mépris. J'ai essayé de montrer par un exemple significatif à quelles audacieuses falsifications de la vérité la plus indubitable, la plus claire, se livre le ressentiment de l'ex- Directeur. L'ayant pris, dès les premiers mots qu'il prononce sur Bonaparte, en flagrant délit de mensonge, je ne lui ferai pas l'honneur de discuter l'une après l'autre et de confondre chacune de ses calomnies. Je l'abandonne à son instinct de diffamateur, aux basses inspirations de son envie et de sa haine. Ce serait faire injure à la grande mémoire qu'il essaye de salir, que de ne pas lui laisser le soin de se défendre toute seule contre de pareilles attaques. Napoléon n'a pas besoin qu'on vienne à soh secours — surtout quand c'est un Barras qui l'insulte! Je laisserai donc désormais l'auteur des Mémoires distiller à l'aise tout son fiel. Ce fiel même, je le livre au public sans crainte ni remords : car j'ai mis sur le poison l'étiquette qui prévient.
George Duruy.