CHAPITRE I
Ma naissance. — Mon village. — Mes ancêtres. — Melchinr de Barras^ mon oncle. — Louis XVI le récompense. — // refuse de faire partie d'une commission judiciaire. — Mon père. — Guerre de Corse. — Galanterie de M. de Marbeuf. — Les Blacas^ les Pontevèsj les Castellane. — Mon éducation. — Le père Cajétan. — Mon caractère. — On veut me faire page du duc d'Orléans. — « Plutôt soldat ! »
Je suis né le 30 juin 1755, à Fox-Amphoux, département Juin 1755. du Yar. Ce village est situé sur un pic; il date de la plus haute antiquité, et fut bâti sans doute dans les temps où les habitants de ces contrées, exposés aux attaques de leurs voisins, cherchaient des retranchements naturels au sommet des montagnes. Fox, au pied duquel se déploie d'un côté une plaine fertile, et qui de l'autre est protégé par une forêt considérable, dut être jadis un point important. Les débris de monuments épars sur son territoire attestent que mon village aussi a eu son moment de civilisation.
Si, dans la nécessité où je crois être de ne laisser rien ignorer de moi, pour éclairer le jugement qui doit s'atta-
cher à mes actions, je donne quelques détails sur mon origine, ma vie tout entière apprendra comment j'ai toujours considéré les inégalités qui ont si longtemps ressemblé à des droits, et évalué ce qui appartient à l'homme ou à la naissance ; comment enfin , pendant mon longvoyage à travers la Révolution, j'ai porté mon bagage féodal.
L'ancienneté des Barras, suivant le proverbe du pays, égale celle des rochers de la Provence. Bravoure, popularité ont été de tous les temps les apanages de ma famille. Je renvoie les amateurs de généalogie à une note sommaire sur mes ancêtres qui pourra leur donner quelque satisfaction. Je rappellerai seulement ceux qui sont les plus rapprochés de nous par les souvenirs de ma jeunesse \
On doit à un Barras de la Penne, premier chef d'escadre
1. Mes ancêtres se croisèrent pour la délivrance de la Terre Sainte. En 1222, Raymond de Barras commandait un corps considérable dans cette expédition. Ferrand de Barras, grand commandeur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, accompagna Charles d'Anjou, l'an 1264, lorsqu'il marcha à la conquête du royaume de Sicile. Guillaume, aussi grand commandeur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, obtint du même Charles d'Anjou, l'an 1267, la confirmation de la donation de Manosque faite à son ordre. Louis, seigneur de Melan, de Thoard (sic) et de Barras, fut chambellan du roi Charles VIll. Delphine de Barras, mariée à Guillaume de Lignes, comte de Marseille, se distingua par sa beauté et ses romances à la cow d'amour présidée par la belle Laure. Delphine, sa fille, mariée, l'an 1298, avec Elzéar de Sabran, fut canonisée. En 1280, Jean de Barras, onzième du nom, fut fait grand sénéchal de Provence. En 1341, le roi Robert accorda à Raymond II des lettres de provision de l'office de châtelain de la ville de Nice. En 13o0, hommage fut prêté par un Ferrand de Barras pour nombre de seigneuries qu'il possédait. En 1493, la famille reçut la confirmation des dons qui avaient été faits à Louis de Barras, premier chambellan de Charles VIIl. Un Barras fut choisi pour assister à un combat singulier entre l'empereur Louis de Bavière (sic) et François I". Un autre Barras fut l'un des otages de ce dernier prince. Raymond 111 fut créé vicomte de la ville d'Aix. Le couvent des Cordeliers de la ville de Digne fut érigé par un Louis de Barras, sous la condition que tous ceux de ce nom seraient enterrés dans le chœur de l'église avec le costume de ces religieux. Notre maison fut admise, dès l'origine de leurs institutions, dans les ordres des Chevaliers du Temple, de Rhodes, de Saint- Jean de Jérusalem, de Malte. Des manuscrits de Naples et d'Aragon constatent qu'elle donna des généraux distingués à ces deux royaumes. Les armes de Barras font croire que c'est là qu'on trouve leur premier auteur; c'était un grand amiral revêtu d'une principauté et de hautes charges militaires.