CHAPITRE II
J'entre cadet gentilhomme au régiment de Languedoc. — Mes premières amours. — L'écuyer La Poterie. — Je suis officier au régiment de Pondichéry. — Je m'embarque pour l'Ile de France. — Madère. — Vie voluptueuse de ses tnoines — Poissons volants. — Traversée orageuse. — Cap des Courants. — Ile de l'Ascension. — Tortues marines. — Cap de Bonne-Espérance . — Etablissements des Hollandais. — Côte de Constance . — Le capitaine Cook. — Le Port-Louis. — M. de Cliabrillane. — Négresse stigmatisée. — Je m'embarque pour Pondichéry. — Mme Chevreau. — Mlle Goupille.
— Le prince des îles Séchelles. — Nous échouons. — Ile déserte.
— Tableau grotesque. — Horreurs de la faim. — Position affreuse de Mme Chevreau et de Mlle Goupille. — Leur négresse. — Les îles Maldives. — Scélératesse d'un chef d'insulaires. — Révélation.
— L'île du Roi. — Réception magnifique. — Somptueux dîner. — Le frère du Roi. — Majesté noire. — La reine. — Visite de minuit.
— Le monarque prend des libertés. — Remarque sur les Maldives.
— Le labat. — Cure bizarre. — M. de Thermillier. — Départ des Maldives.
J'entrai cadet gentilhomme à l'âge de seize ans au régiment de Languedoc. Au moment de le joindre, je fus retenu par la connaissance d'une dame des plus aimables. Elle obtint de Févêque de Viviers, son parent, de faire retarder mon départ. Au bout de quelques mois, mon père usa de son autorité pour rompre cette première liaison et m'éloigner. Mes exercices d'équitation eurent lieu à Cambrai, sous le fameux La Poterie. Je servais dans la compagnie d'Arnou-
Juillet 1/71.
ville ; on s'y divertissait, mais ni les plaisirs ni les occupations que je pouvais trouver en France, ne me convenaient : j'avais le goût des voyages.
Un de mes alliés, M. de Ghabrillane, commandait à l'Ile de France : muni de mon brevet d'officier au régiment de Pondichéry, je demandai à passer près de lui. Il était chevalier de Malte.
Juin 1776. Je m'embarquai en 1776, à Marseille, sur le vaisseau le Duc de Duras. Ce vaisseau, destiné pour l'Inde, devait relâcher au Port-Louis. Je demande pardon au lecteur si, cédant à la faiblesse des faiseurs de Mémoires, je ne lui fais pas grâce de quelques traits un peu personnels de ma première vie. Il reconnaîtra la route où nous devons passer pour arriver aux époques d'intérêt général où ma narration touchera les plus vives circonstances du drame politique qui depuis quarante ans est représenté sur la scène du monde. Après avoir côtoyé l'Espagne, nous relâchâmes à Cadix, pour y prendre des piastres, ensuite à l'île de Madère, pour l'approvisionnement des vins. Cette île, productive et tempérée, offre un séjour des plus agréables. Sa culture, perfectionnée par les Anglais, qui en sont les principaux propriétaires, fournit les vins si recherchés en Europe et qui ne le sont pas moins aux Indes et aux colonies. Les moines y ont établi de nombreux couvents. Hypocrites, avides de domination, débauchés dans leur intérieur, ils affichent au dehors la dévotion. J'assistai à quelques-uns de leurs soupers, qui n'étaient point des repas d'anachorètes.
Le vaisseau leva l'ancre, coupa la ligne, poussé par des orages continuels qui, pendant la traversée périlleuse, nous jetèrent des poissons volants, que nous trouvâmes délicieux. Les nuages amoncelés produisaient des tableaux singuliers d'un reflet ravissant; mais les brouillards, les vents contraires et l'inexpérience des officiers nous auraient exposés au dernier danger, si notre vaisseau, engagé sur les récifs du