CHAPITRE II
cap des Courants, en Afrique, n'eût été miraculeusement sauvé par le retour des vents favorables. A l'île de l'Ascension, nous prîmes des tortues; leur chair est saine et d'une grande ressource pour les équipages; il y en avait d'une immense grosseur. Cette île, bouleversée par des volcans, n'offre que des cendres et presque point de végétation. Les tortues y arrivent la nuit pour déposer leurs œufs dans le sable brûlant : on les renverse avec des bâtons et on les transporte à bord.
Nous arrivâmes au cap de Bonne-Espérance. La ville est encaissée par des rochers inabordables, retraite des singes de toutes les espèces.
Les établissements des Hollandais sont très avancés dans les terres. Naturellement fertiles, elles sont cultivées par les Hottentots, qui se louent pour un temps donné. A l'expiration du bail, les Hollandais les paient partie en numéraire et partie en bestiaux.
Entre le Cap et False Bay est la côte de Constance, dont les vins sont si renommés. Les vignobles s'accroissent chaque jour, surtout aux environs de la petite ville de la Rochelle, construite et habitée par les Français que l'édit de Nantes avait proscrits.
Dès que nous fûmes approvisionnés, nous cinglâmes vers rile de France. Je venais de faire au Cap la connaissance de l'illustre capitaine Cook ; il m'avait accueilli avec bonté , j'avais été au moment de le suivre aux terres australes.
Ce ne fut pas sans danger que nous franchîmes les lames qui s'élèvent comme des montagnes au canal de Mozambique. Notre vaisseau, le Duc de Duras, fut avarié, mais enfin il mouilla au Port-Louis. J'allai loger chez le gouverneur, M." de Chabrillane, mon parent, où je reçus un accueil amical. M. de Chabrillane, chevalier de Malte, était un peu dévot, ce qui ne lui interdisait pas les cas réservés que ces messieurs appellent « péchés mignons » : il aimait la bonne chère
et les femmes; et, sans de grands talents, il tenait paisiblement son île.
Un jour, pendant que nous étions à table, on amena une négresse stigmatisée par les ordres de sa maîtresse, qui en était jalouse. Son corps n'offrait plus qu'une plaie, résultat horrible de l'application des charbons ardents. La malheureuse fut placée à l'hôpital, et le gouverneur chargea l'intendant de négocier son affranchissement. Quel affreux régime que celui où l'on voit d'infortunés esclaves soumis au caprice absolu, qui peut disposer de leur vie!
La correspondance de l'Inde annonçait de grands préparatifs de la part des Anglais. Pondichéry était leur point de mire. J'obtins l'autorisation de rejoindre mon régiment à Pondichéry. Je m'embarquai avec la femme de l'intendant de l'île Bourbon, qui allait rejoindre son mari, et à laquelle M. de Ghabrillane m'avait particulièrement recommandé. Cette fort jolie femme était accompagnée d'une demoiselle Goupille qui mériterait bien aussi quelque mention. Nous relâchâmes à l'île Bourbon, que les Anglais ont bien voulu nous laisser, parce qu'elle n'a ni ports ni rades sûrs. C'est un trait de leur générosité ordinaire.
Après quelques jours de repos dans cette île, nous fîmes route vers la côte de Coromandel, et nous traversâmes les îles Séchelles, basses, boisées et peu saines. Un Français, M. Delaunay, s'y était établi avec quelques nègres et avait pris le titre de « prince ». Ce petit souverain perdit bientôt, par les maladies, ses sujets et son trône.
Nous naviguions par un beau temps, lorsque, au milieu de la nuit, un violent ouragan survint tout à coup. Notre vaisseau donna contre un banc de sable ; la quille fut brisée et nous échouâmes. Chacun se rendit à la hâte sur le pont : nous étions tous à demi nus et dans la consternation ; à la vue du commun danger, nous prenions en tumulte des résolutions à l'instant même abandonnées. Nous n'avions plus de