‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 56 sur 230 · CHAPITRE II. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. U

mats; d'épaisses ténèbres nous environnaient, et nous ne savions que résoudre.

Le capitaine était embrassé par son frère qui se recommandait tout haut à Notre-Dame de la Garde. De toutes parts on adressait des prières à la « Bonne Mère ». Mme Chevreau et Mlle Goupille, aussi intéressantes par leur jeunesse que par leur beauté (l'intendante n'avait que vingt et un ans) , accourues, dans le plus grand désordre, au milieu des hommes de l'équipage, se jetaient dans mes bras en criant : « Sauveznous! »

Notre position était affreuse. Enfin le jour parut, et ses rayons, qui nous consolèrent un instant, nous montrèrent bientôt les périls que nous avions à craindre et que la nuit nous avait cachés. Naufragés sur des rochers que la mer agitée couvrait de ses vagues, nous fûmes heureux de trouver un refuge sur le banc de sable qui nous avait fait échouer et qui était situé à deux encablures du vaisseau, presque entièrement détruit. Là nous parvînmes à construire un radeau, sur lequel se plaça l'équipage. Munis d'une caisse de fusils, d'un baril de poudre et de balles, de deux petites barriques, l'une de biscuits, et l'autre d'eau-de-vie, et d'une caisse de piastres, seuls objets que l'on pût sauver, nous nous dirigeâmes vers un groupe d'îles que nous distinguions dans le lointain. Nous abordâmes celle qui était le plus près de nous. Elle n'avait pas plus d'un arpent d'étendue, et n'offrait aucune trace de végétation. Peu d'instants après, le vaisseau, qui faisait eau de tous côtés, disparut.

Notre premier soin fut de songer à chercher des moyens d'exisfence en explorant les lieux oiî nous étions. Un trou pratiqué dans le sable nous procura de l'eau saumâtre en assez grande quantité; mais ce fut tout ce que nous pûmes trouver. Si notre situation n'eût pas été horrible, elle pouvait avoir quelque chose de grotesque. Les passagers, ainsi que moi, n'avaient pour tout vêtement que leur chemise et leur caleçon,

et les deux jeunes dames dont j'étais le protecteur, leur costume de nuit, un gilet et un pantalon de toile; mais nous n'étions guère disposés à la plaisanterie. Nos petites provisions ne tardèrent pas à être épuisées. Une sombre tristesse régnait parmi nous : déjà la faim se faisait cruellement sentir, et des murmures sinistres semblaient désigner les dames et la négresse qui les servait, comme des victimes devenues nécessaires. J'étais résolu à opposer le peu de force qui me restait pour les défendre.

Cependant nous reconnûmes que les îles qui nous environnaient étaient habitées : nos cœurs s'ouvrirent à l'espérance et nous nous hâtâmes de faire des signaux, auxquels on répondit. Bientôt une grande agitation se fît remarquer sur les rives de la principale de ces îles. Une foule débarques se dirigèrent en divers sens. Elles se réunirent et cinglèrent vers nous. Nous les attendîmes sous les armes. Quand les insulaires furent à la portée de la voix, nous leur fîmes déclarer, par la négresse, qui nous servit d'interprète, que leur chef serait seul admis à débarquer. Il se présenta : c'était un petit homme boiteux; il parlait portugais. Il nous apprit que nous nous trouvions sur une des îles Maldives. Les officiers du vaisseau avaient fait dans leur calcul une erreur considérable. On lui demanda à quelle distance se trouvait l'île du Roi, et s'il y avait des vaisseaux européens; il répondit que l'île du Roi était située à quarante lieues; qu'il n'y avait point d'étrangers; qu'il nous protégerait si on nous attaquait, et que déjà il avait fait prévenir le roi du naufrage d'un gros bâtiment européen sur les côtes. Nous sollicitâmes quelques aliments en lui montrant des piastres; il nousovendit une panelle en cuivre renfermant du riz, que nous acceptâmes avec empressement, et nous promit que le lendemain il nous apporterait des provisions. Il nous laissa trois jours dans l'attente la plus cruelle; et quand il reparut, d'après la quantité d'embarcations armées accourues autour de l'îlot

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