CHAPITRE III
nisseur en sous-ordre : « Vous voyez, dit-il, quel traitement je viens de subir; je me suis engagé à payer cinq cents roupies : il m'en faut deux cents. » Le subalterne est saisi à son tour, et, après quelques menaces suivies d'effet, il paie et se retire. Voilà quel était le ricochet de la justice exercée aux Indes par les Anglais.
Les princes indiens chassent quelquefois le tigre. Voici leur mode : Des traqueurs font sortir du bois l'animal; il s'engage dans des toiles disposées pour l'enfermer. Au milieu d'une vaste enceinte, une galerie portative est élevée pour le prince et sa cour. Un Indien paraît nu, il est couvert d'une espèce d'huile qui fortifie et assouplit les membres de l'athlète. De la main gauche agitant une rondache, de l'autre tenant en réserve un poignard à double tranchant, il irrite le tigre, qui s'élance sur lui et pose ses griffes sur la rondache. Aussi prompt que l'éclair, l'Indien plonge son poignard dans le ventre de l'animal, qui hurle, se roule et meurt. Après quelques gambades, le vainqueur reçoit une gratification, salue et se retire.
A mon arrivée à Pondichéry, M. de Bellecombe m'avait placé dans la compagnie des chasseurs. Après le siège, où il me témoigna qu'il était satisfait de moi, et pendant mon séjour à Madras, une maladie nerveuse dont les symptômes se développèrent d'une manière terrible, me mit dans le plus grand danger. J'écrivis à M. de Bellecombe resté à Pondichéry et je sollicitai l'agrément d'aller rejoindre M. de Chabrillane, dont les lettres étaient réellement bienveillantes. M. de Bellecombe souscrivit à ma demande, et je profitai du départ de l'intendant de Pondichéry et de sa femme pour nie de France. Je me trouvai pour la seconde fois en mer avec Mme Chevreau ; notre voyage fut plus heureux que le premier. Nous mîmes à la voile le 17 avril 1779, et nous jetâmes Avril 1779. l'ancre au Port-Louis le 28 mai. Je courus au palais du Mai 1779. gouvernement; quelle fut ma douleur quand on m'annonça
que M. de Chabrillane venait de mourir subitement. M. de Souillac avait succédé au gouverneur; il me reçut chez lui avec bienveillance. J'appris que les marins qui avaient déserté la rade de Pondichéry à l'époque du siège, étaient venus dans ce port vendre les riches cargaisons d'épiceries et de toiles dont ils s'étaient chargés sur tout le vaisseau amiral et qu'ils avaient sauvées. Ainsi ce fut un sentiment de cupidité qui contribua à faire perdre à la France une de ses possessions les plus importantes dans l'Inde!... Je ne prolongeai mon séjour à l'Ile de France que jusqu'à l'arrivée à Bourbon d'une corvette anglaise transportant M. et Mme de Bellecombe et l'état-major. A cette nouvelle, je quittai le Port- Louis, et vingt-quatre heures après je mouillai à l'ile Bourbon. M. de Bellecombe parut charmé de me revoir; il me combla d'amitié.
Je crois ne devoir pas laisser échapper la circonstance de mon séjour à l'île Bourbon, oii M. de Bellecombe avait précédemment commandé, sans rendre justice à l'administration paternelle de ce militaire expérimenté qui venait d'acquérir tant de gloire dans son intrépide défense de Pondichéry.
Des fêtes continuelles furent offertes sur son passage à celui qui s'était attaché tous les cœurs. C'était le sincère hommage de la reconnaissance d'une grande population; ces fêtes n'ont rien de commun avec celles que donne en Europe aux dépens d'un peuple la flatterie des salariés, au pouvoir qu'elle trompe et qu'elle perd : tristes fêtes, douloureux spectacle d'insolence et d'oppression, où ceux qui paient tous les frais y paraissent pour soutenir le rôle d'une joie factice, quand ils n'ont de réalité que leur infortune!...
M. de Bellecombe, qui devait retourner en France, eut la modestie de ne pas prolonger ces jouissances pures, dignes récompenses de sa belle conduite. Il fit fréter et approvisionner un bâtiment d'assez grande dimension, le SartmCy construit à Marseille. Il voulut m'y embarquer avec sa