‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 62 sur 230 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

famille. Le vaisseau, étant constitué parlementaire, eut à bord un commissaire anglais. C'était un petit employé de la Compagnie des Indes qui ne connaissait que son bureau, sa plume et l'argent. Ignorant et vain, il était la risée de Fétatmajor et même de l'équipage. On le qualifiait de maître Conjon. Une autre caricature était sur le vaisseau : c'était un moine, joueur, ivrogne, irréligieux, qui eut l'art d'emprunter à tout le monde. Nous étions dédommagés de ce bizarre individu par la bonté, la grâce et Tamabilité de M. et Mme de Bellecombe.

Les pavillons de trêve arborés, nous fimes voile pour le Novembre cap de Bonne-Espérance : on y prit des vivres, et l'on s'y radouba.

Après une heureuse traversée, à la hauteur du cap Saint- Mat nso. Vincent, nous fûmes ralliés sous pavillon par un vaisseau de guerre anglais qui croisait sous le cap. A portée de pistolet, il nous lâcha sa bordée, vira de bord et dirigea le feu de mitraille de sa seconde batterie, ainsi qu'une vive fusillade, sur notre bâtiment sans défense; et bien que nous eussions les pavillons de trêve, neuf hommes et notre capitaine venaient d'être tués. Pendant ce désordre, notre commissaire anglais avait pris le parti de se cacher à fond de cale. Le feu continuait : le vaisseau, criblé et faisant eau de toutes parts, allait être submergé. La consternation était si grande que personne n'agisiait plus. L'idée me vint que toute cette affreuse rigueur pouvait tenir à ce qu'on n'eût pas distingué les couleurs parlementaires. Je m'avisai d'abattre le pavillon français de poupe : le feu cessa aussitôt. Le capitaine Homm, croyant avoir fait une bonne prise, se hâta d'envoyer des embarcations, qui, par nous amarinées, permirent au commissaire anglais, sorti de sa cachette, d'apostropher ses compatriotes : (( Ne voyez-vous pas les couleurs de nos mâts! leur criait-il; vous êtes des assassins! »

Les officiers, étonnés, dépéchèrent Fun d'entre eux à leur

capitaine pour l'instruire de ce qui se passait. Homm se confondit en excuses. Notre premier besoin était la réparation du Sartine : il nous fit porter des calfats.

Nous nous empressâmes de boucher les trous pour tenir la mer. Pendant ces travaux, deux des officiers anglais montés sur notre pont, encore jonché de morts et de blessés, parlaient avec jactance et avaient l'air de nous braver insolemment. L'équipage, indigné, jeta ces cris : a Pendons les coquins! — Bravo! répondis-je; une corde et baissez la vergue. » On grimpe aux mâts; les deux officiers se précipitent dans leur canot, et se sauvent, meurtris, à bord de leur navire.

Homm n'était que le second du capitaine Rodney, resté malade à Lisbonne. Dans l'état de destruction où il nous avait mis, il voulut bien nous escorter jusqu'à la vue de Cadix; mais au milieu de la nuit il nous abandonna et dis- Mai 1780. parut. Toutes nos pompes en exercice facilitèrent notre mouillage au port de Cadix.

Près de quarante ans après cette aventure, j'ai retrouvé à Louvain l'un des officiers anglais dont il est question ici, père d'une nombreuse famille, fort considéré, et propriétaire de plusieurs manufactures : il me rappela ce que je viens de raconter; l'effroi qu'il avait éprouvé lui était encore présent; il ajouta que ma conduite et ce qu'il avait aperçu de mes opinions, dès lors assez indépendantes pour s'appeler républicaines, lui avaient inspiré la plus haute estime et qu'il venait pour m'en offrir l'hommage. Ces souvenirs et ces sentiments nous ont liés par une double raison : j'avais le bonheur de voir sa prospérité, il donnait des consolations à mon infortune. C'était au temps de la persécution dirigée contre moi par Bonaparte. C'est ici qu'il faut se défendre d'anticipation.

Mai 1780 Dès que notre vaisseau fut réparé, nous quittâmes Cadix et prîmes la direction de Marseille. Nous échouâmes à l'en-

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