‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 74 sur 230 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Heureux de ne m'être pas engagé plus avant dans les relations Lamotte, et d'avoir échappé à beaucoup d'autres intrigants de la Cour et de la ville, j'éprouvai le besoin de quitter cette capitale, que Jean-Jacques a si bien nommée la « ville de boue et de fumée ».

Je voyageai du côté de la Picardie avec un prélat considéré par tous les moines des couvents situés sur la route d'Abbeville. Nous y fûmes accueillis avec empressement : les soupers étaient alors les repas de la joie et du plaisir. Ceux qu'on nous donnait étaient somptueux, terminés souvent par des orgies. Je fus dédommagé du dégoût qu'elles me donnaient, en arrivant au château de M. de Tournon. Ce A^énérable patriarche nous reçut avec la politesse exquise des anciens chevaliers. Il avait soigné l'éducation de ses deux filles. L'une d'elles, qui a épousé le comte du Chillaut, s'est fait connaître par quelques pièces de théâtre et sa correspondance avec le roi de Prusse.

A Abbeville, nous rendîmes visite, dans son cloître, à une abbesse, Mme de la Barre, qui nous traita splendidement. Cette dame, d'un maintien sévère, réunissait toutes les vertus sociales et religieuses. C'était la tante de cet infortuné jeune homme qui, pour s'être laissé échapper, dans un moment d'ivresse, à quelques propos irréligieux à la vue d'un christ placé sur le pont d'Abbeville, avait été condamné à mort, et brûlé vif, par les soins du vieil évêque d'Amiens, M^*" de Lamotte, de son coadjuteur, M. de Machault, et du chapitre réuni à ces dignes chefs. On sait que le jeune La Barre avait été dénoncé par quelques dévotes qui avaient répandu des gouttes de sang sur les plaies du christ et concluaient de ce miracle que La Barre l'avait mutilé. La ville théâtre de cet acte effréné de fanatisme prit le deuil le jour de l'autodafé, et versa des larmes stériles sur la tombe de la victime.

Rentré à Paris à la suite de mon excursion monacale, je fis connaissance avec Mme de Braque, abbesse de Jarcy.

48 MÉiMOIRE^ DE BARRAS.

Sa conversation aimable sentait encore le monde. Sa toile et ses manières annonçaient qu'elle ne l'avait point oublié. Sa robe courte et légère laissait apercevoir le pied le plus mignon. Elle tenait une fort bonne maison ; au sein du couvent, un capucin à face mâle et réjouie était l'aumônier.

Une partie des murs de celle abbaye s'étaient écroulés, et avaient entraîné dans leur chute les grilles qui servaient de clôture. Les religieuses en profitèrent pour jouir librement de la promenade du parc qui environnait le couvent. De faux dévots voulurent à ce sujet faire interdire Mme de Braque. Cette dame soutint honorablement la lutte contre l'archevêque, qui était à la tête de ses adversaires; elle l'emporta sur lui par la vérité de son caractère.

Dans ce temps de ma jeunesse, je me pris de querelle avec un noble colonel qui, ne pouvant pas réclamer une supériorité de noblesse à mon égard, voulait se prévaloir de celle de son grade pour ne pas se battre. L'ayant tant soit peu maltraité, je fus traduit au tribunal des maréchaux de France. Le maréchal de Richelieu, bon juge dans ces questions, m'accorda sa bienveillance, et j'aime à me rappeler avec gratitude son extrême bonté. Après quelques conseils paternels : « Soyez à l'avenir plus modéré », me dit-il, puis il m'invita à dîner avec lui.

Moins malencontreux à mon second séjour à Paris qu'au premier, et dans l'espérance que je pourrais trouver quelques honnêtes gens au milieu des plus instruits, je recherchai la société des plus distingués, je formai des liaisons avec 1787. Mirabeau, Créqui, Chamfort, Nivernais, l'abbé d'Anjou, Poinsinet, l'évêque d'Orléans, Mlle Arnould, Gubières et le prince de Birkenfeld. C'est chez ce dernier que j'avais connu le prince Henri de Prusse. Ce guerrier si distingué, ce véritable homme d'Etat avait conçu un tel mépris pour la Cour, qu'il ne s'y montrait que très rarement. « Jamais, nous disait-il, je n'ai vu nulle part une si complète corruption,

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