CHAPITRE VI
unie à une aussi complète incapacité. » Il nous raconta la fête qui lui avait été donnée à Chantilly. Le prince de Condé y avait réuni les ministres et les hommes marquants de l'époque. On y avait parlé politique et philosophie. « MM. de Breteuil et Yicq d'Azyr sont les deux seuls hommes avec lesquels j'aie pu causer, disait le prince Henry. Les autres, y compris Gondé, sont des ignorants boursouflés, à ventres bien nourris. » M. de Breteuil était l'un des ministres de ces temps précurseurs de la Révolution, qu'on aurait pu croire, sous quelques rapports, en avoir le pressentiment, et vouloir la devancer ou la prévenir. Il avait des plans de réforme sur diverses parties de l'administration les plus importantes, sur les droits de chasse exclusifs, les droits féodaux, les corvées et beaucoup d'autres privilèges. Il voulait l'admission de tous les Français aux emplois publics, l'égalité d'impôts, le remplacement des parlements par des cours rogatoires, la publicité de la comptabilité des ministres, c'est-à-dire un commencement de responsabilité, l'érection d'un tribunal suprême chargé de régulariser les ordres judiciaires, ecclésiastiques, militaires et civils. Dans l'idée de M. de Breteuil, les membres de ce tribunal suprême devaient être nommés par le Roi, mais choisis parmi des candidats présentés par les assemblées provinciales. Le Roi en était le président souverain; un vice-président le remplaçait. Le tribunal suprême enregistrait les édits et ordonnances signés par le Roi, avec faculté d'en discuter les dispositions. M. de Breteuil pensait d'ailleurs, en homme d'État véritable, c'est-à-dire en homme qui dans cette qualité se croit le droit d'être corrompu, que tous les plans qu'on va présenter à une nation déjà fort agitée doivent être précédés d'habiles intelligences auprès des personnages nouveaux devenus des puissances par le talent et la popularité, et qu'il faut s'avancer dans ce cas à pas comptés, précédé d'une avant-garde de séduction, auxiliaire le plus puissant, quand on sait l'employer.
Il est possible qu'alors, l'autorité royale n'étant pas encore décolorée et dessaisie d'une partie de ses attributions, le plan deM.de Breteuil eût calmé les mécontentements, mais une opposition invincible éclata parmi les privilégiés, ennemis de l'égalité de l'impôt et qui se berçaient de l'espoir de conserver leurs droits féodaux. M. de Breteuil se voyant trop faible, et pouvant, au fond, tenir à sa place de ministre plus qu'à l'honneur de son plan, présenta aussitôt un nouveau projet qui était tout le contraire du premier. C'était de l'absolutisme aristocratique le pi us parfait. Ce plan fut encore rejeté, et n'eut d'autre succès que d'être prôné et admiré par les absolutistes, qui dès lors se disaient les royalistes par excellence, car ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes ont voulu faire prendre leurs intérêts pour des opinions. J'ai vu ces deux projets : M. de Breteuil répudiait le premier comme n'étant pas son ouvrage, mais celui d'un savant, son ami, auquel il n'avait pu refuser de le produire. D'après ce dernier fait, quelle part revient à M. de Breteuil dans les éloges que j'aurais voulu lui donner? A quelle opinion appartenait-il alors? Le reste de sa carrière politique, si opposée à toute réforme, doit-il donner la preuve de son véritable sentiment? Des juges qui croient avoir eu droit de l'apprécier en France, comme depuis hors de la France, ont pensé que M. de Breteuil n'était qu'un homme du pouvoir, et que son esprit non plus que son cœur n'avaient jamais eu rien de commun avec les pensées de la philosophie : témoin l'empressement qu'il mit à se justifier de l'idée la plus honorable de sa vie et à en faire pour sa décharge l'imputation comme d'un crime à un pauvre savant.