CHAPITRE VII
réclamations, qu'elles furent aussitôt abandonnées. Tandis qu'on émettait des projets insensés, que le mécontentement grossissait et devenait menaçant, on crut prudent d'éloigner celui qu'on regardait comme le moteur et le propagateur des idées qu'on taxait déjà de révolutionnaires. M. le duc d'Orléans, par lettre de cachet, fut exilé une première fois à Villers-Gotterêts. Le peuple embrassa la cause du prince proscrit. Les mannequins du chef du guet, de Brienne et de Lamoignon, couverts de boue, furent traînés dans tout Paris, puis brûlés en effigie, tandis que le buste du duc d'Orléans, couronné de lauriers, recevait les applaudissements du public. Les doléances des provinces n'avaient point été écoutées; la misère du peuple devenait effrayante : l'industrie, les arts, étaient abandonnés. Les délibérations des parlements continuèrent à se rendre les échos de la plainte publique. Des membres signalés par leur énergie particulière furent arrêtés dans le sanctuaire de la Justice; l'aide-major des gardes, d'Agoult, fut l'exécuteur de ces arrestations. On dit alors que cet officier s'était conduit avec la dignité d'un cavalier de maréchaussée.
Quel que soit l'immense intérêt des premiers événements de cette époque, qu'on ne connaît pas assez, et qui sont le commencement de tout, je n'ai point à m'occuper de les retracer : ils appartiennent à l'histoire générale. Il me suffit d'en esquisser quelques traits principaux. On sait qu'une manufacture considérable de Réveillon, située au faubourg Saint-Antoine, fut dévastée par des ouvriers qu'il avait renvoyés et maltraités. On pensa dès lors, comme depuis, que cette émeute avait été suscitée sur un point populeux pour avoir le prétexte d'y faire porter la troupe, et de l'exercer à des actes de vigueur executive.
On fit marcher un détachement de gardes françaises, qui tira impitoyablement sur ces hommes sans défense. Les ouvriers placèrent leurs morts sur des bâtons en criant aux
troupes : « Place! respectez les morts. » Ce spectacle et cette exclamation firent une telle impression sur les gardes françaises, qu'ils ouvrirent leurs rangs, et, tout à coup, d'ennemis devinrent amis et protecteurs de ceux qu'ils fusillaient l'instant d auparavant. Cette conversion, sans avoir d'autre résultat pour ce premier moment, peut indiquer dès lors ce qu'était l'esprit de la troupe. Il y avait dans ce nombreux et beau corps, le premier de l'armée, un mécontentement et une humiliation sentis d'avoir pour chefs des nobles dénués de connaissances militaires, ridicules par leur fierté, insoutenables par leur dureté. Bien différents des officiers, les soldats et les sous-officiers présentaient une pépinière d'hommes élevés à l'idée de valoir quelque chose par leur mérite personnel, et qui devaient se distinguer avec tant d'éclat, si une révolution venait à leur donner les moyens de paraître. Là se trouvaient le caporal Hoche, le sergent Lefebvre, et tant d'autres qu'on verra dans la suite prendre un rang si éminent dans la gloire française.
A l'archevêque de Toulouse et à Lamoignon on vit succéder Necker, réputé grand financier, et proclamé tel par lui-même. Un édit l'autorisa, quoique protestant, à être admis au ministère et dans le? conseils du Roi.
Necker ne rétablit point, mais il soutint momentanément les finances, ou au moins le crédit, par un procédé qui tenait à son génie genevois : les emprunts et les anticipations. Necker aussi conseilla les Etats généraux, par calcul de popularité peut-être, et encore dans la confiance d'y trouver un appui. Ne pouvant échapper à la distinction des trois ordres, Necker rendit le service décisif de donner au tiers état un nombre double du clergé et de la noblesse, ce qui Mai 1789. établissait déjà une espèce d'équilibre et pouvait fonder un présage de victoire populaire.
Mais à peine les États généraux furent-ils rassemblés, que la Cour parut ne pas tarder à éprouver le plus vif regret de