‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 78 sur 230 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

les avoir convoqués, et qu'elle chercha tous les moyens de s'en défaire par la ruse ou par la force, La vérité sévère allait être dite aux puissants accoutumés à l'éluder; les fauteurs du despotisme pensèrent qu'il n'y avait pas de temps à perdre : ils tentèrent de fermer la salle des séances de l'Assemblée. Qui n'aime à se rappeler avec enthousiasme 20Juini7S9 combien Mirabeau fut grand dans cette journée par son apostrophe à M. de Brézé, grand maître des cérémonies : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous ne sortirons que par la force des baïonnettes »? Cette réponse porta la terreur dans le château de Versailles, et la force des baïonnettes n'osa point se mesurer avec celle de l'opinion publique, ralliée par l'éloquence d'un grand homme capable d'émouvoir un peuple et de diriger une assemblée politique.

Cependant, animé par la présence et l'énergie de l'Assemblée nationale, voulant faire justice de tous les mensonges politiques sur lesquels ses yeux étaient dessillés, le peuple débuta par brûler les barrières à Paris et celles des provinces.

Les délires de la Cour continuaient d'irriter le peuple : soutenu par les nobles résolutions de l'Assemblée nationale, il s'arma le 14 iuillet 1789 et prit la Bastille. La valeur des n Jniiict citoyens, 1 énergie des gardes françaises qui dirigeaient l'attaque, devaient épouvanter la Cour. C'étaient ces mêmes gardes françaises par qui on avait fait récemment tirer sur le peuple à l'affaire de Réveillon, qui, aujourd'hui retournés contre la Cour, et réunis avec le peuple, venaient de décider la victoire \

Au bruit du canon de la Bastille et de celui tiré contre elle, j'étais accouru au faubourg Saint-Antoine. Mêlé dans la foule, j'assistai à ce grand drame, et je vis sortir des cachots les victimes de l'arbitraire, sauvées enfin des ven-

1. Sur la prise de la Bastille, voir aux Appendices, p. 327 à 332, !a relatipn autographe de l'événement par Barras. (G. D.j

geances cruelles, de la question, des tortures et ^des oubliettes. Parmi ces prisonniers, j'entendis nommer le trop célèbre marquis de Sade, appartenant à Tune des plus anciennes familles de la Provence, alliée à la mienne, et qui était celle de la belle Laure de Sade, l'amante de Pétrarque.

Si quelque chose pouvait justifier une prison d'État telle que la Bastille, et les détentions sans jug-ement qui alimentaient cette forteresse, je croirais presque ne point manquer à mes principes d'ordre légal, en disant que le marquis de Sade avait bien mérité d'y être renfermé, puisqu'il avait commis une nature de crime telle, que la publicité exigée par les lois pour les affaires judiciaires ne pouvait que causer un scandale plus funeste encore que la répression secrète. Ce n'est pas ici le lieu de raconter l'histoire de ce personnage tellement extraordinaire, qu'on pourrait le regarder comme une anomalie au milieu de l'espèce humaine. Le système qu'il n'avait pas craint d'établir dans des écrils qui ne furent pas sans talent, avait été précédé déjà, dans divers pays, d'une pratique hideuse qui avait provoqué l'horreur générale, sans que néanmoins il eût été atteint par les lois.

D'après ce système, les plaisirs des sens, au lieu de consister dans la réciprocité des sensations agréables, doivent se fonder au contraire sur la plus grande douleur de l'objet choisi pour assouvir les passions.

Il ne lui sufQsait point d'en obtenir la plus forte expression par le viol et les violences exercées sur tous les sexes, il professait encore que les voluptés ne pouvaient se passer de sang et de carnage. Il voulait que les joies de ses délires lubriques ne s'en tinssent pas au supplice, qu'elles allassent jusqu'à la mort même de ses victimes; et les pièces et les preuves de cette horrible application de sa théorie homicide ont été malheureusement bien constatées, puisque de nombreux squelettes ont été trouvés par l'autorité dans sa campagne à Saint-Ouen, dernière retraite, où enfin il a été arrêté;

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