CHAPITRE VII
et comme si ce n'était pas assez d'avoir appliqué au physique la dépravation et la férocité de son système, M. de Sade crut qu'il devait, pour ne pas le laisser imparfait, envahir les dernières consolations de la vie et renverser toutes les limites de la morale. C'est ainsi que pour attirer des prosélytes, les affriander et les fortifier dans ses voies criminelles, il a essayé de démontrer sous les formes du roman, avec tous les prestiges de l'éloquence et les rigueurs de la logique, que les malheurs de ce monde sont réservés à ce que nous appelons la vertu, et que les couronnes de la félicité appartiennent au vice; qu'il en est ainsi depuis Adam, et que toujours il en sera de même. La première de ses propositions, il la démontra dans un livre qu'il appela franchement Justine ou le Malheur de la vertu, et il continua le développement de sa seconde proposition, avec une nouvelle audace, dans un autre roman, intitulé Juliette ou la Prospérité du crime.
Dans l'embarras que, depuis, le gouvernement éprouva pour livrer à la justice ce grand coupable, il s'est décidé à le considérer comme fou, et à l'envoyer à Charenton, où il a fini ses jours, sans s'être reposé de la pratique de sa doctrine monstrueuse, qu'il aurait toujours voulu, exercer, sous les verrous même et dont il n'a cessé de donner des développements plus épouvantables les uns que les autres dans ses ouvrages imprimés et dans des manuscrits trouvés après sa mort.
Cette doctrine était sans doute aussi celle de ce roué célèbre par son nom et par son rang dans Tancien régime qui, sentant ses désirs usés par la débauche se ranimer à la vue d'une jeune et belle fille, voulut s'en emparer au mépris de toutes les lois divines et humaines, et eut la cruauté, pour ravir impunément sa proie, d'incendier le toit paternel. C'est ce trait effroyable qui inspira au poète Gilbert ces deux vers si connus :
Obscur, on l'eût flétri d'un arrêt légitime. Il est puissant : les lois ont ignoré son crime.
Une triste réflexion, qui devait plusieurs fois se présenter à moi dans une série d'événements où la Révolution sera plus intéressée, vient me frapper au commencement de mes Mémoires, et m'a fait arrêter un instant sur Taffreux système de M. de Sade. Lorsque dans Thistoire de ce monde on aperçoit ces hommes qui, sous le nom de conquérants, se disent les chefs et les souverains de la vraie gloire, se repaître de sang- et de carnage sur des champs de bataille; lorsqu'on verra dans la suite des temps un homme de ce caractère, destiné à les surpasser tous, raconter froidement, dans des bulletins officiels, comment viennent de périr sous ses yeux, par ses ordres, des milliers de ses semblables, dont l'addition présente une récapitulation de plusieurs millions; lorsqu'on lira dans ces affreuses pages, où il croit dresser des trophées, que c'était un beau spectacle (notamment à Eylau) que le sang et la cervelle de tant d'hommes massacrés répandus sur la neige, et que l'apparition du soleil rendait plus admirable, n'est-on pas autorisé à penser que cette rage du conquérant n'est autre chose, aux yeux du philosophe et du physiologiste, qu'une expression déguisée du système atroce, mais caché, de M. de Sade, et son application plus audacieuse sur une plus grande échelle. Celui qui dans la suite, continuant à s'enivrer de carnage, renaissant et ne voulant point s'arrêter devant tant de massacres, a osé dire encore officiellement dans son Moniteic?^ : « Mes inclinations et mon tempérament me portent à la guerre », celui-là ne fut-il pas régi par la même nature que M. de Sade? Entraîné par mon indignation contre les de Sade de la guerre et de la politique, je veux placer ici une anecdote qui pourrait avoir un côté plaisant, si le sujet qui la rappelle n'était aussi horriblement sérieux. C'était à l'époque du sacre de Napoléon, dont le tableau, fait par David, fut exposé au Salon quelque temps après la première campagne de Russie. Ce tableau se trouvait en face de la Bataille d'Eylau, par Gros. Le médecin Corona, l'un des