CHAPITRE VÏII
appelait à elle tous les auxiliaires qui restaient à sa disposition. Les gardes du corps s'imaginèrent seconder le vœu de la Cour en lui offrant le concours de leurs efforts, et en mena- ^^78^7° çant le parti patriote de faire la contre-révolution à coups de sabre. En conséquence de cette résolution, on prépara une réunion générale. Un grand repas fut donné à la salle de spectacle du château de Versailles; le Roi et la Reine, tenant le Dauphin dans ses bras, parurent dans leur loge, descendirent même sur le théâtre, et présentèrent le Dauphin aux convives; la plupart étaient dans l'exaltation causée par l'ivresse. Était-ce bien là, faut-il le dire, la place du Roi, de la Reine et de l'héritier présomptif du trône français, devenu trône constitutionnel? La cocarde blanche fut arborée, et la cocarde tricolore, reconnue nationale et adoptée par le Roi quelques jours auparavant, fut foulée aux pieds. Leurs Majestés regagnèrent ensuite leur balcon, entourées des gardes du corps, de M. d'Estaing et de plusieurs dignitaires, tandis que le reste de la cohue, secouant des serviettes vineuses et brandissant des armes, escaladait les loges et épouvantait les assistants. J'ai vu cette scène : il était difficile qu'elle fût plus insensée, j'ajouterai plus dégoûtante : j'éprouve encore aujourd'hui beaucoup de peine à rappeler un événement qui a été suivi de tant d'autres si douloureux, quoique l'histoire elle-même ne les regarde que comme des représailles.
Le récit de l'orgie des gardes du corps à Versailles pro-) duisit à Paris la plus vive indignation. Le peuple manquait de subsistances : il se porta à Versailles le S octobre 1789, 5 octobre demandant du pain et réclamant en même temps les égards / et le respect violés envers ses députés et les couleurs nationales.
Lorsque le peuple de Paris arriva à Versailles, la place d'Armes était occupée par des troupes. Un exempt des gardes du corps, ayant sabré un citoyen qui rapprochait de trop près, reçut un coup de feu qui lui cassa le bras. Cet acte de
violence fut suivi d'un autre, qui augmenta la perplexité de la Cour. Le régiment de Flandre, sur lequel elle comptait parce qu'il avait pris part au repas des gardes du corps, passa du côté du peuple. Quand le commandant général de la garde nationale parisienne, M. de la Fayette, informé des désordres, accourut de Paris à Versailles, avec une forte colonne de garde nationale, des excès étaient déjà commis; mais il empêcha ceux qui auraient pu l'être encore. Pressée par les cris de famine, et croyant que c'était là toute la question, la Cour fit tardivement distribuer une grande quantité de très beau pain : il s'agissait d'autre chose que de quelques gâteaux de farine à jeter dans la gueule des nouveaux cerbères. Le peuple s'agita toute la nuit, et se répandit çà et là. Le plus grand nombre, ne trouvant pas de gite, coucha sur le pavé. Entraîné comme curieux dans ce mouvement, j'entendis au milieu d'un groupe une conversation au sujet de M. le duc d'Orléans, que je racontai, à mon retour à Paris, à plusieurs de mes amis. M. de Comeyras, cherchant à se faire des titres auprès du pouvoir, courut déférer ma conversation au Ghâtelet : c'est ainsi que j'y fus appelé pour répondre dans la procédure relative aux 5 et 6 octobre.
Le lendemain, le peuple, plus irrité encore que la veille des nouveaux quolibets de l'aristocratie versaillaise, se présenta de bonne heure aux portes du château, et en demanda l'entrée pour présenter en masse ses réclamations au Roi. Le refus d'ouvrir décida une attaque : le château, défendu par les gardes du corps, fut forcé. M. de la Fayette, rendu auprès du Roi et de la famille royale, conduisit Leurs Majestés sur le balcon, où le peuple les demandait; les cris redoublèrent : « A Paris, le Roi! à Paris! » Ce prince promit de s'y rendre, et monta sur-le-champ dans sa voiture, escorté de la garde nationale de Paris et de Versailles, et d'une députation de l'Assemblée nationale, qui suivit bientôt tout entière. Beaucoup de citoyens et quelques individus qui se