‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 85 sur 230 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ministère n'avait pas su réprimer, et qui menaçaient aujourd'hui la couronne. Louis XVI avait paru consterné, et, prenant la plume, il avait dit à son frère : « Je vous nomme connétable el lieutenant général du royaume, je vous donne tous les pouvoirs pour réprimer l'audace des perturbateurs ». — u Me voilà, écrivait alors Monsieur à son sigisbée le plus connu, me voilà premier ministre, revêtu des pouvoirs les plus étendus : pendant trois jours je m'occupe à préparer les mesures les plus urgentes ; mais La Vauguyon arrive, il est d'accord avec Montmorin : je ne suis plus rien. » La lettre de Monsieur à son ami m'a été communiquée : elle existe à Paris dans le portefeuille d'un estimable citoyen.

Monsieur parlait ouvertement du peu de capacité du Roi et de la trop grande influence d'une Reine dont il trouvait quelquefois la conduite légère. La Cour de Versailles, disaitil, est depuis longtemps un rendez- vous de catins, de prêtres intrigants et de seigneurs serviles. Voici quelques lignes textuelles de la lettre confidentielle de Monsieur : « J'avais beau réclamer une réforme, le Roi m'entendait; mais sa faiblesse arrêtait l'exécution. Tu connais, mon cher, ma timidité à parler en public, mais lorsque je suis tête à tête, comme le cornac je dompte l'éléphant. Je cause séparément avec la Reine et avec le Roi : je leur impose; mais la foule des meneurs arrive, et les promesses qu'on m'a faites, et tout ce que j'ai pu dire est sans effet. » Les copies des lettres que je cite ont été entre les mains d'un ministre de la Restauration.

Dans son système et son habitude d'être agréable à Sa Majesté, le ministre policier, M. Decazes, songea à acheter les originaux, moyennant une forte somme; il en parla à Louis XVIIl, qui lui répondit avec sa supériorité ordinaire : « Si je voulais retirer tout ce que j'ai écrit, et qui pourrait être publié, notamment la correspondance que vous me citez, j'épuiserais mon Trésor ».

Au milieu de tous ces mouvements qui avaient si fortement agité Paris et dont mon âme ardente était tout émue, 1790. je retournai en Provence, où j'étais déjà considéré comme appartenant à la cause de la liberté. Depuis longtemps je voulais revoir ma mère. Les perturbations politiques semblent nous faire sentir davantage le besoin de nos affections particulières : c'est un moment de trêve et de sécurité. Janvier Ma mère, veuve depuis quelque temps, crut me retenir • auprès d'elle en me mariant; mais le désir, si naturel dans un jeune homme, de se placer sur la scène même des grands événements, et peut-être d'y jouer un rôle, devait bientôt m'obliger à laisser ma jeune épouse près de ma mère. Les assemblées électorales allaient être convoquées pour procéder à la nomination du corps législatif. Citoyen, je ne pouvais rester inactif dans une pareille circonstance : animé

Juin 1791. d'un zèle patriotique, je parcourus le Var et les départements voisins.

Septembre Daus Ic momcut où jc passais à Avignon, la guerre civile venait d'éclater entre les papistes et les amis de la Révolution, ceux-ci à Carpentras et les autres à Avignon. L'assemblée souveraine électorale ayant fait scission, une partie siégeait à Sorgues, et y avait organisé une armée, qui fut mise sous les ordres de Jourdan, surnommé Coupe-Tête. Ce personnage, que l'aristGcratie a voulu confondre avec l'un des guerriers les plus célèbres de l'armée française, n'a jamais eu que le nom de commun avec le maréchal Jourdan.

Avignon avait fermé ses portes, fortifié ses remparts, et arme une garde nationale. Carpentras, de son côté, avait aussi établi des moyens de défense, et levé une garde nationale dont elle avait donné le commandement à un prêtre nommé Escoffier. Cette ville ne reconnaissait ni l'assemblée électorale d'Avignon, ni celle de Sorgues. Les orages politiques ne m'inspiraient pas plus de répugnance que ne m'en avaient précédemment donné les tempêtes de la mer.

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