‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 86 sur 230 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Peut-être, né pour ainsi dire dans le feu, avec une véritable vocation révolutionnaire, avais-je comme une destinée écrite pour me trouver toujours au centre môme de l'action, qui était déjà l'occupation et la préoccupation de ma vie.

Quand l'opinion publique est mise en mouvement chez un peuple à qui elle a été longtemps interdite, elle devient bientôt une puissance. La bonne renommée patriotique commençait à devenir une autorité. Elle donnait et conférait des pouvoirs politiques, qui, s'ils avaient été appréciés par le gouvernement, au lieu de le contrarier, auraient pu contribuer heureusement à lui rendre sa force morale. Connu particulièrement de M. Richard, maire d'Avignon, et de M. Audiffret, banquier, je fus prié par ces deux citoyens fort considérés dans le pays de me porter médiateur entre les dissidents : ils me proposèrent de m'adjoindre M. Antonelle, d'Arles, alors maire de cette ville, celui qui a depuis marqué, et M. de Corbeau de Saint-Albin, lieutenant-colonel d'artillerie, chevalier de Saint-Louis. Le premier était le coryphée de l'opinion la plus forte du Midi; il a été depuis diversement célèbre. Le second, élève honorable du corps de l'artillerie, fort estimé de M. de Gribeauval, ayant commandé plusieurs écoles du Midi, y jouissait de la réputation d'un homme de bien et d'un bon patriote, que lui avaient confirmée les sociétés constitutionnelles auxquelles il était affilié comme nous. Ainsi munis de nos diplômes populaires, nous nous préparions à remplir notre mission près l'assemblée de Carpentras, lorsque nous apprîmes que, dans sa reconnaissance, cette assemblée s'occupait aussitôt de répondre à notre apostolat, en faisant dresser à la porte de la ville une potence destinée à l'un de nous, M. de Corbeau, le meilleur citoyen et le plus inoffensif des hommes.

Nous laissâmes M. de Corbeau à Avignon; et Antonelle et moi, nous nous rendîmes, non sans quelque inquiétude, à Sorgues : nous y fûmes reçus et admis comme membres de

iZ

l'assemblée. Celle d'Avignon nous avait honorés de la même faveur, mais nous essayâmes vainement de ramener les esprits. L'assemblée de Sorgues, composée d'hommes à talents, mais d'une grande exaltation patriotique, sans vouloir se rendre à nos avis, et loin de partager les sentiments de conciliation du maire dWvignon, prit sur-le-champ la résolution d'attaquer d'abord Carpentras. Elle ordonna à Jourdan de marcher sur cette ville avec la petite armée qu'elle avait organisée. Celui-ci se porta sur les hauteurs qui la dominent. Il avait pour lieutenant général le soi-disant marquis de Rovère, celui qui, député ensuite à la Convention nationale, y parut d'abord comme forcené républicain, et depuis, ayant arboré des couleurs fort difTérenles, parvint à se faire comprendre dans la déportation du 18 Fructidor, et finit à Gayenne sa carrière d'intrigues.

La conduite de Jourdan était bien loin de démériter le surnom de Coupe-Tête qui avait été donné à ses premiers exploits, dès son apparition sur la scène. Il fît tirer le canon à Carpentras : Escoffier riposta, détruisit en peu de temps les épaulements construits par son adversaire , démonta son artillerie, et repoussa avec perte une attaque dirigée sur l'aqueduc. L'armée de Jourdan, qui n'avait point effrayé le prêtre général, épouvanta dans sa retraite les citoyens de ces belles contrées qu'elle avait à traverser. Elle incendia non seulement les châteaux, mais les chaumières. Des personnes de tout sexe arrêtées sans motifs furent égorgées et leurs cadavres jetés dans une tour nommée la Glacière ou précipités dans le Rhône. Les Provençaux ont depuis attribué ces excès à des bandits accourus des côtes de l'Italie et des îles de la Méditerranée. Sans vouloir que le crime soit indigène chez eux, reconnaissons que cefe pays, qui appartinrent de tous temps à l'exagération, présentaient déjà le caractère violent que la Révolution n'a eu que plus tard, même dans les premiers foyers populaires. Malgré l'excellente renommée dont je

Page 1