CHAPITRE IX
jouissais sous le rapport patriotique, je n'aurais pas été sauvé du plus grand des dangers, sans Fattention généreuse qu'eut pour nioi un honorable médecin, M. de Mazan. Ce brave homme, qui m'avait accompagné, me proposa sa maison pour asile en ces terribles moments. Nous nous y rendîmes à la lueur des flammes.
Le cœur navré des atrocités dont j'avais été témoin, effrayé des nouveaux projets de vengeance que j'avais vus se former dans les cœurs d'hommes de partis divers, je quittai en toute hâte le Comtat Venaissin. Arrivé à Marseille, j'obtins de la société populaire qu'une députation serait nommée à l'effet de réconcilier les habitants du beau climat du département de Yaucluse. J'avais écrit à la société des Jacobins de Paris, dont j'étais membre depuis le premier jour de son institution, et à mes amis pour provoquer l'envoi de commissaires, dont l'esprit pacifique pût prévenir les nouveaux malheurs que je présageais. Les commissaires furent euxmêmes divisés d'opinions : ce n'était pas le moyen de rétablir l'union. Etait-ce la raison pour laquelle on les avait choisis?
Alors comme depuis, c'était de Paris que la province recevait le signal. Nous apprenions qu'au sein de la capitale les partis étaient en présence. La journée des Poignards, l'une des insolentes menaces faites au peuple par les prétendus défenseurs de l'autel et du trône, l'avait porté à l'exaspération. Une rédaction nouvelle des articles fondamentaux de la Constitution, qui en étaient la partie la plus démocratique, faisait une forte sensation. Elle fut pour les patriotes ardents une cause et un prétexte de vives réclamations. Un grand nombre d'ardents patriotes se rendirent tumultueusement au Cliamp de Mars pour y signer une pétition contre ce qu'on appelait la Revision. Le maire de Paris, Bailly, et Lafayettc, à la tête de la force armée, parurent, déployant le drapeau rouge de la loi martiale; ils ordonnèrent de faire feu sur le rassemblement réuni autour de l'autel de la Patrie. Des
citoyens furent tués, sans nécessité puisqu'ils étaient sans armes. Cette rigueur, qui alors excita des plaintes nombreuses, est devenue un chef principal de l'acte d'accusation dressé depuis contre Bailly par le Tribunal révolutionnaire, et de l'exécution atroce qui s'ensuivit.
L'Assemblée constituante, fatiguée de tant de travaux si divers et si rapidement achevés, avait pu, tout en conservant son énergie, perdre une partie de sa première ardeur. Elle voyait d'ailleurs la Révolution prendre un caractère qu'elle n'aurait pas le pouvoir de modérer. Le ministère favorisait les opinions contraires au nouvel ordre de choses; il y avait déjà de vrais et de faux constitutionnels. Effrayée peut-être des conséquences de son propre ouvrage, mais surtout séduite par l'adresse de quelques-uns de ses membres, corrompus et corrupteurs, l'Assemblée constituante paraissait revenir sur ses pas : sous la protection de la force qu'elle avait invoquée, elle persistait dans son projet de revision, véritable modification de la Constitution que la France croyait établie; elle y fit des changements et des additions, que l'opinion populaire continuait à blâmer. C'est la Constituscptembre tiou aiusi amendée qui fut, le 13 septembre 1791, acceptée
par le Roi. Louis XVI pouvait dès lors être sans bonne foi, puisqu'il était sans liberté depuis son retour de Varennes. Le 30 du même mois de septembre, l'Assemblée nationale déclara que sa mission était remplie et que ses séances étaient terminées. Cédant à la pudeur d'un désintéressement fort mal entendu, elle commit la faute grave de se retirer tout entière, sans avoir perfectionné ses premières institutions patriotiques, laissant ainsi les perfectionnements « de la Révolution inachevée aux soins de l'Assemblée législative ».