‹ Mémoires;Chapitre 10 sur 302 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

élait constitué, le Directoire crut ne pas devoir différer d'entrer en relations d'estime et d'affection avec le peuple qu'il était appelé à gouverner. Nous adressâmes aux Français une proclamation. Nous promettions aux républicains que leur sort ne serait jamais séparé du nôtre; que l'inflexible justice et l'observation la plus stricte des lois seraient notre règle : nous nous engagions à livrer une guerre active au royalisme, à raviver le patriotisme, à repousser d'une main vigoureuse toutes les factions, à éteindre tout esprit de parti, à anéantir tout désir de vengeance, à faire régner la concorde, à ramener la paix, à régénérer les mœurs, à rouvrir les sources de la production, à ranimer l'industrie et le commerce, à étouffer l'agiolage, à donner une nouvelle vie aux arts et aux sciences, à rétablir l'abondance et le crédit public, à procurer enfin à la République française le bonheur et la gloire qu'elle attendait. Voilà, disions-nous, la tâche de vos législateurs et celle du Directoire exécutif : elle sera l'objet de leur constante méditation et la sollicitude des uns et des autres.

Cette proclamation, que je fus chargé de commander à Real, et qui fut rédigée par lui, ainsi que deux autres, lui fut payée dix mille francs. Et ce Directoire, qui ne craignait pas de s'avancer en faisant d'aussi belles promesses, dans quelle position se trouvait-il au moment où il se disait constitué?

Quel appareil, quelle force, quels moyens d'exécution pour nous avancer jusqu'à promettre d'aussi grandes choses? Le Directoire, en arrivant au Luxembourg pour s'y installer, n'avait pas un garde, un domestique, une table, une chaise, un seul homme à son service, pour transmettre ses ordres; une feuille de papier pour les écrire. C'était bien là le vrai berceau du premier âge où l'enfant se trouve placé dans toute la nudité de la nature; et ce berceau, de combien de serpents il était environné! Il fallait que l'enfant fût Hercule

môme pour lutter contre tant d'ennemis. Le peuple américain, au moment des combats encore fort incertains qu'il livrait pour son indépendance, fut nommé Hercule enfant par l'un de ses plus honorables citoyens (Franklin). Le peuple français aussi bien pouvait prendre cette devise, alors qu'à sa régénération il avait à lutter contre tant d'ennemis; c'était au Directoire à la justifier.

Délicat jusqu'au scrupule sur la limite des attributions qui pouvaient appartenir à chacun des pouvoirs établis par la Constitution, le Directoire, voulant absolument ne dépasser ni étendre les droits sur les personnes ou sur les choses qu'il tenait de la Constitution, s'en référa à chacun des articles de cette Constitution pour procéder aux nominations qu'il avait à faire.

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