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CHAPITRE XIII

Sidney Smith, qu'on a vu arrêté au Havre, et que Merlin de Douai, ministre de la justice, voulait dès lors faire fusiller comme un révolutionnaire du dehors, ou comme un corrupteur au dedans, avait été sauvé de la mort par mes soins : et dans l'enthousiasme de la reconnaissance, Sidney Smith m'avait écrit de la tour du Temple. Une relation naturelle de sympathie s'étant trouvée établie entre nous par suite de mes réponses, je fis donner des consolations à l'intéressant Commodore, ne pouvant lui faire rendre encore la liberté. J'agissais ainsi dans le double besoin de satisfaire ma conscience, et de ne pas laisser au compte du pouvoir dont j'étais l'un des membres un reproche de dureté gratuite, qui ne pouvait être justifiée même par la bêtise de Merlin. Comme, au lieu de discuter simplement une opinion qui nous contrarie, on trouve plus court d'en soupçonner et d'en empoisonner les motifs, je sus que ceux qui ne savaient pas honorer le caractère français par des procédés généreux, se gênaient peu pour dire que j'étais pour les Anglais, ce qui leur donnait l'avantage de se dire de bons Français, conséquemment de meilleurs Français que moi.

Le député Madier de Morteille se montre décidément à la tête du parti qui ne cache plus son aversion pour la République. Ce parti soutient et encourage la contre-révolution. L'esprit public s'affaiblit; les compagnies du Soleil s'organisent dans le Midi : elles assassinent les républicains, mettent h contribution les communes patriotes ; et le Directoire donne le spectacle de l'incertitude et de la faiblesse. Cette faiblesse lient à la division dont on voit chaque jour se développer les germes. Cinq hommes se trouvent investis de la force de I rente millions de leurs semblables, qu'ils peuvent diriger à leur gré. Ils sont légalement maîtres de la France, de l'Europe, qu'ils peuvent gouverner comme une seule famille, et pour ainsi dire pétrir comme ils le voudraient. En présence d'un aussi grand droit et d'un aussi grand devoir, ces cinq

18i MEMOIRES DE BARRAS.

hommes, qu'on croirait unis et serrés par le lien d'un même intérêt, ne peuvent s'entendre! Comment la nation qui regarde et attend, pourra-t-elle s'entendre elle-même?

Malheureusement l'irritabilité de certains membres du Directoire, au lieu de se calmer, paraît tous les jours s'accroître. Ne pouvant atteindre corps à corps Rewbell et moi, Carnot croit se dédommager en s'en prenant aux ministres pour lesquels il nous soupçonne le plus d'attachement. Un député des plus estimables, et dont la véracité est d'un grand poids, M. Daubermesnil, nous fait savoir que Carnot s'occupe toujours de travailler ses collègues pour faire renvoyer Charles Lacroix, et le remplacer par Doulcet. Lacroix est l'un des anciens premiers commis de M. Turgot : formé à la science et à la pratique de l'administration, à l'école de ce grand ministre, Lacroix est un patriote aussi sage et sûr qu'instruit. Nous n'avons aucun reproche à lui faire, depuis qu'il conduit les relations extérieures. C'est encore un caractère doux et conciliant en même temps que très ferme. Doulcet, que Carnot veut mettre à la place de Lacroix, est un ancien garde du corps, dépourvu de toute instruction, et qui dans les affaires, comme dans l'administration, n'a jamais montré qu'un caractère haineux, vindicatif, en même temps que souple et sans principes. 2Fructidor Camot voudrait encore que Bonaparte fût remplacé dans la Lombardie et leïyrol parKellermann, commandant actuel de l'armée des Alpes. C'est une proposition qu'il a déjà faite, et qu'il n'abandonne point. Il se défie de Bonaparte, avec quelque raison sans doute. Ce ne devrait pas être au moins pour les choses que ce général pourrait faire dans le sens de la liberté. Carnot n'explique pas clairement ses motifs. Rewbell et moi, moins agités de passions pour ou contre les individus, nous voudrions qu'on s'occupât des choses. Je rappelle la sollicitude du Directoire sur le devoir de donner une prompte organisation à l'Italie qui nous la demande. Les

an IV.

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