‹ Mémoires;Chapitre 107 sur 302 · CHAPITRE XIV. 19J · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. 19J

larges, sans que le gouvernement fût assez fort contre les abus et les excès qui n'étaient point encore terrassés, nous aurions trop présumé de croire que nous pussions jouir d'une paix complète et inaltérable. Lorsque la conspiration Babeuf est encore toute flagrante, voilà que surgit une nouvelle affaire, dont les auteurs ne sont probablement pas sans quelque affinité avec celle de Babeuf, et qui peut être prise pour sa continuation ou plutôt son exécution à main armée. Car tel se montre le but de la tentative sur le camp de Grenelle qui eut lieu dans la nuit du 23 au 24 fructidor. Voici les faits tels que les révélations successives et les discussions autorisent à les établir.

A la suite de toutes les actions et réactions politiques qui avaient successivement dominé la France depuis la Révolution, il se trouvait à Paris un grand nombre de citoyens de toute opinion tourmentés dans leurs départements ; la plupart étaient venus pour échapper à la persécution qui allait les atteindre chez eux, quelques-uns sans doute pour s'unir aux entreprises nouvelles qui se déclarent et se décident dans la capitale. Parmi ces réfugiés se trouvaient en grand nombre certains de ces patriotes exagérés qui, avant le 9 Thermidor, avaient rempli des places, et qui, sans se rendre compte du degré de leur aptitude et des progrès du temps, aspiraient encore aux emplois publics, premier moyen d'existence et de protection contre le besoin, contre les ennemis. Ils avaient échoué dans leurs demandes; ils étaient mécontents : leur mécontentement cherchait dçs sympathies, ils en trouvèrent dans quelques hommes qui, ayant marqué dans la Convention nationale, éprouvaient l'humiliation de n'être plus députés et qui avaient en même le désespoir de ne pouvoir être placés par le Directoire. A ces mécontents qui prenaient leur humeur et leur ressentiment pour du patriotisme, se joignaient ou plutôt s'offraient deux ou trois généraux, que par de bonnes raisons le Directoire n'avait pas

rendus au service actif. Pour préciser les vœux et rallier les idées, les chefs commencèrent à se réunir sur un premier point : une constitution plus populaire que celle de Tan III, la Constitution de 1793, que le peuple, disaient-ils, avait sanctionnée, et qu'on ne lui avait enlevée qu'en immolant au 4 Prairial ses plus généreux défenseurs. Ne doutant pas de la facilité qu'ils auraient d'opérer un changement dans ce sens, plusieurs des plus hardis acceptèrent la mission de se transporter au camp de Grenelle, pour sonder les dispositions des troupes : elles étaient excellentes, selon leur idée; et, à leur retour, ils en donnèrent l'assurance à leurs commettants. Il fut donc résolu que les patriotes les plus fermes, qui, en se comptant entre eux, pouvaient se croire composer un nombre de douze cents, se rassembleraient au camp de Grenelle pour fraterniser, c'est-à-dire pour défendre la liberté contre ses tyrans. On devait marcher ensuite sur le Luxembourg, saisir les cinq Directeurs sans aucune exception, abattre les têtes des « quinquemvirs » et les promener sur des piques. On devait proclamer un Dictateur; il devait être conduit en triomphe au corps législatif, qui sanctionnerait son élévation émanée du peuple souverain. Les députés qu'on appelait indignes devaient être arrêtés; les autres formeraient une assemblée unique et sous les ordres du Dictateur. Cette assemblée nommerait un gouvernement provisoire. On y portait Fréron, Tallien, Antonellc, Drouet, Rossignol, Real, Babeuf, Germain, etc., et ces citoyens auraient pour président le Dictateur. Une Convention nationale serait convoquée pour établir des institutions et un pacte social vraiment démocratique.

Exaltés dans la confidence de ces projets, dont l'exécution paraissait toute simple à des hommes trompés par leur énergie même, les fraterniseurs , guidés par les officiers généraux revêtus de leurs uniformes, se rendirent au lieu désigné; ils entrèrent dans le camp de Grenelle sans difficulté, aux cris de : « Yive la liberté! »

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