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CHAPITRE XIV

Mais tout était éventé depuis plus de quinze jours, et la police de Cochon, unie avec Carnot, avait tout concerté pour recevoir les malheureux visiteurs et les « exterminer ». C'était le mot de Letourneur, qui répétait sans cesse : « Il faut nous délivrer des Jacobins, et ce n'est que par la mort ». Les conspirateurs chantaient des hymnes patriotiques dont ils croyaient entendre le refrain de la bouche des soldats du camp, lorsque ceux-ci, qui avaient reçu des ordres, déchargèrent sur ces malheureux trop confiants un feu de mousqueterie redoublé qui fit tomber quarante à cinquante de ce^^x entrés les premiers. Cent trente-trois furent pris dans ce piège inhumain. Parmi eux se trouvaient les ex-conventionnels Cusset, Javogues, le général Froy, l'adjudant général Lan. On a raconté, depuis, que pendant cette échauffourée, les chefs civils de la conspiration étaient en station sur le quai Voltaire, leur quartier général. Ils avaient compromis des hommes crédules. Ils se sauvèrent sans avoir partagé leurs périls.

Cette déplorable tentative de quelques insensés sous couleur patriotique devenait encore un beau prétexte pour le parti aristocratique et royaliste, d'accord avec des membres du Directoire, pour me compromettre et m'accuser. Ils inventèrent que le Dictateur présumé et non nommé était Barras, et ce propos fut "répété avec une telle assurance, que je fus forcé de me justifier, en défiant mes calomniateurs. Je jure que je n'étais ni en action ni en pensée dans cette horrible affaire, qui m'était étrangère sous tous les rapports; et je puis redire ici ce que je crois avoir déjà énoncé à ma décharge contre les imputations qu'on a voulu me faire dans la conspiration Babeuf, c'est que mon union avec de pareils hommes , et dans de pareilles idées , aurait été, dans ma position directoriale, outre l'oubli de mes devoirs, un véritable « suicide ». Les généraux du camp de Grenelle, le commandant Malo, le général Brune, et tous ceux qui ont

pris part à la répression, ont déclaré sans hésitation, avant l'explosion et depuis, que c'était par esprit de pure invention qu'on avait accolé mon nom aux accusations diverses qui l'avaient suivie; que les conspirateurs, loin de me séparer de mes collègues dans leurs violences, me faisaient au contraire l'honneur de me donner la priorité de leur colère contre ce qu'on appelait la « Pentarchie directoriale ».

Mais si je n'avais pas eu moins sujet d'être ému dans ma personnalité; si elle était plus compromise encore que celle de ipes collègues, je n'éprouvais pas le besoin de m'associer à leurs passions, et je ne croyais pas trouver ici l'autorisation de priver les coupables des dernières protections que la loi accorde lorsqu'ils sont devant elle. Les malheureux arrêtés allaient être traduits à la commission militaire du Temple; ils avaient été pris les armes à la main, c'était le flagrant délit le plus incontestable. On ne pouvait les soustraire à la juridiction militaire la plus expéditive. Fallait-il ajouter à cette rigueur de la loi celle qu'elle était bien loin de reconnaître, par exemple leur refuser les premiers secours de la défense? Carnot et Letourneur doutaient d'abord qu'on dût accorder des défenseurs officieux aux accusés; ils mirent ensuite en question si ce n'était pas assez d'un seul avocat pour tous. Cette manière de voir me paraissait rappeler trop hideusement la loi du 22 prairial, celle qui avait supprimé les défenseurs au Tribunal révolutionnaire, loi rendue sur la proposition du Comité de Salut public, loi à laquelle Carnot ne s'était pas opposé. Je pensais encore dans ma conscience, et avec le sincère désir de ne pas laisser prévaloir les anarchistes, mais de les frapper au moins de paralysie, je pensais que du moment oii Carnot et Cochon avaient été dès longtemps avertis de ce qui se préparait, ils auraient dû prévenir le complot dans sa naissance, le dissiper, l'étouffer, au lieu de le nourrir et l'attiser, et qu'ils auraient plus sûrement rétabli et maintenu l'ordre en prouvant une vigilance supé-

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