‹ Mémoires;Chapitre 116 sur 302 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

prendre promptement des mesures vigoureuses, créer la censure contre les écrits et mettre les presses sous la surveillance de la police. La majorité du Directoire n'entre pas dans ces vues. Carnot paraît donner une autorité à sa colère en disant que Poultier, le rédacteur de VAmi des lois, a eu l'audace de parler honorablement dans ses feuilles d'un nommé Etienne Martin d'Avignon, et même d'écrire directement à lui Carnot, pour lui recommander ce « terroriste affreux ». Je crois devoir faire observer à Carnot que la passion l'emporte et qu'il se trompe probablement sur l'individu. La séance levée, nous passons dans le salon. Etienne Martin était là et prend la liberté d'aborder Carnot. Celui-ci l'accueille avec une bienveillance marquée, lui promet d'avoir égard à la recommandation de Poultier. Nous aimons à voir dans ce procédé non une différence de discours et de conduite qui ressemblerait à de la fausseté, mais la reconnaissance d'une erreur oii Carnot avait la bonne foi de ne pas persister.

Cochon arrive au Directoire avec les membres du bureau central ; ils annoncent que quatre condamnés par la commission militaire du Temple demandent à faire des révélations, si on leur garantit la vie. Le droit de grâce, même conditionnel, n'appartient point au Directoire, dans une organisation sociale où la loi souveraine ne connaît point d'exception. Le Directoire autorise les chefs de la police à répondre qu'il sera fait un message, si les déclarations sont réellement d'une grande importance. Deux membres de la commission militaire devront être présents aux déclarations.

L'envoyé de Naples voudrait éluder plusieurs des conditions du traité de paix arrêtées avec le Directoire. Il avait été convenu d'abord que Naples payerait cinquante millions à la République française. Elle devait encore fournir deux mille étalons et quelques produits des fouilles d'Herculanum. Ces deux derniers articles auraient pu être négligés, mais le pre-

mier était fondamental du traité. Ce qui ne l'était pas moins, suivant les principes du Directoire, protecteur-né des opprimés pour la liberté, c'était que les patriotes napolitains arrêtés pour leurs opinions ne restassent pas dans les fers. Je regrette de me rappeler que lorsque le Directoire pensait qu'à défaut d'exécution de cette partie du traité, l'envoyé de Naples devait quitter la France, Carnot appela cette décision « détestable ». Il trouvait au contraire toute simple la réponse de l'envoyé. Le coupable en cette affaire était, aux yeux de Carnot, le ministre Lacroix, qui n'aurait pas suivi littéralement les instructions données par le Directoire.

Croyant ne pas pouvoir laisser une opinion de Carnot sans l'escorter de son éloquence, Letourneur ajoute aux sévérités de Carnot qui avait bien voulu ne trouver Lacroix qu'une bête. Tous les deux en chorus demandent le renvoi de Lacroix. Ils veulent que la négociation avec Naples soit confiée à un homme plus éclairé. C'est M. Doulcet, qui est toujours là aux aguets d'un ministère. Je suis obligé de combattre encore mes deux collègues. Rewbell se réunit à moi, et soutient que la République, qui a les plus justes indemnités à réclamer, ne peut les abandonner à une ruse diplomatique; que la République, qui a été insultée, ne peut être privée des réparations auxquelles elle a droit. Le Directoire, voulant ne point s'écarter des termes de la modération, arrête que le ministre napolitain Belmonti sera informé des intentions du Directoire et qu'on attendra sa dernière réponse pour prendre un parti définitif.

Le ministre de la police et le bureau central reviennent apportant les déclarations des condamnés. Ceux-ci ont dit que Cailleux et Filleux leur ont distribué de l'argent, que Cusset était avec eux, et qu'on comptait sur le bataillon du Gard pour mettre à exécution le projet du camp de Grenelle. Rewbell vote pour un message en grâce, quoique ces déclarations soient de peu d'importance. Il lui semble que le

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