CHAPITRE XVI
les articles auxquels il peut consentir. Carnot donne raison à l'ambassadeur , il juge comme lui les propositions faites par le Directoire inadmissibles. « Il faut, continue Carnot, nous ménager les Conseils, et prendre garde qu'ils ne nous attaquent. » Rewbell pense qu' « il n'y a plus de gouvernement si les gouvernants ont peur » , et qu'il faut plutôt faire la guerre à Naples que de supporter la conduite arrogante de son roitelet. Je pense, quant à moi, qu'il est difficile d'échapper à la guerre avec Naples, quelques jours plus tôt ou plus tard; mais que dans la situation de l'armée d'Italie, lorsque beaucoup de mouvements insurrectionnels viennent d'éclater dans certaines parties de ce pays, il est peut-être prudent de dissimuler jusqu'à ce que les insurgentssoientréprimés et soumis. La discussion se prolonge : Carnot vote pour l'acceptation des propositions de Naples; Rewbell et moi, nous nous y opposons, à moins, disons-nous, que le gouvernement de Naples ne désavoue l'insulte commise envers l'ambassadeur de la République, qu'il ne mette en liberté les Français arrêtés pour opinions, et ne fasse la restitution de leurs biens. Ces deux articles sont concédés quant aux Français, mais on rejette celui qui étendrait la même grâce aux Napolitains. Nous n'avons pas le droit de nous introduire chez eux, mais lorsque les sentiments des hommes généreux ont été mis en mouvement par notre exemple et par nos invitations, lorsque le général en chef appelle tous les jours à la liberté les peuples par ses proclamations, sommes-nous ici bien conséquents avec nous-mêmes en leur refusant la consolation au moins de la sympathie que nous avons excitée et dont nous causons tous les malheurs?
Une correspondance de Mme Quirini avec Venise a été interceptée et envoyée à Revellière-Lépeaux. Rewbell s'y trouve fort maltraité, et il s'en étonne parce qu'il reçoit souvent cette dame et lui donne à dîner avec beaucoup d'égards. C'est un trait d'ingénuité digne d'un homme tel que Rewbell.
Il attachait une idée sérieuse aux protestations de la franchise et de l'affection, même de la part des Italiens. C'est de plus un trait d'innocence tout à fait bourgeoise, chez Rewbell, de croire qu'un dîner offert avec amitié soit un engagement de gratitude pour ceux qui le reçoivent. J'ai donné Lien des dîners dans ma vie lorsque j'étais en place, et lorsque je n'y ai plus été j'ai désiré traiter honorablement mes convives, et quoique plusieurs pussent m'être assez indifférents, ce n'a jamais été sans un sentiment de bienveillance que je les ai accueillis. A quel mécompte ne me serais-je pas exposé si je m'étais attendu à leur reconnaissance. Vouloir trouver autant d'amis dans tous ceux que l'on admet à sa table, serait une trop grande ambition d'amitié; ainsi, en s'étonnant du mécompte que lui faisait éprouver Mme Quirini, Rewbell, il faut en convenir, montrait peu de connaissance des usages du monde, surtout du monde qui s'appelle la bonne compagnie. Si l'ingratitude est si naturelle, et vulgaire envers ceux dont on reçoit les bienfaits, elle est bien légère envers ceux auxquels on ne doit qu'un dîner.
18 Vende- La dlscussion n'a pas été terminée sur le traité avec Naples. an^y" Rewbell et moi voulons toujours y consigner les réparations de l'injure faite à la République dans la personne de son ambassadeur, et que l'indemnité reste à douze millions. Carnot veut la paix, à quelque prix que ce soit; il s'appuie de l'opinion de Bonaparte. Après de longs débats, le Directoire s'arrête à demander huit millions. On consent à ne pas en faire une condition du traité : on se contentera de la promesse verbale de l'ambassadeur. Quelques jours après, le traité est signé par la négociation de Carnot et Revellière. Le roi de Naples donnera huit millions, et même une clause sera ajoutée pour sauver l'amour-propre royal, que l'on appelle l'honneur de Sa Majesté.
Bonaparte nous écrit que Willot fait la contre-révolution dans le Midi ; qu'il n'exécute pas ses ordres et qu'il sera forcé de le suspendre, si le Directoire ne le rappelle. Le commissaire Garreau s'exprime encore plus fortement contre Willot. Des personnalités sont adressées à Carnot par Rewbell. Celui-ci jure qu'il ne recevra la loi de qui que ce soit; Carnot ne veut point du régime militaire.