CHAPITRE XVIII. -WÊÊm
je dois reconnaître, à l'honneur de mes collègues, que je crois les avoir émus comme je l'étais moi-même.
Il est décidé que le président s'entendra à ce sujet avec le ministre de la police et le député Bergoing, pour que Drouct puisse se mettre en sûreté sans que le Directoire soit compromis. Cette décision était certainement autant de politique que d'humanité. Je l'ai révélée dans toute sa simplicité. Nous avons tous su commettre une infraction aux lois, en dispensant de cette manière un accusé des rigueurs de la justice; mais cette conduite de notre part méritait-elle les calomnies dont cette évasion nous a rendus l'objet, moi particulièrement, dont on disait que j'avais fait partir Drouet en lui donnant un million pour qu'il ne révélât pas ce qu'il savait de ma complicité dans les dernières conspirations?
Les époques de guerre, et surtout quand elles sont accompagnées de révolutions politiques, comportent avec elles de grands moyens de fortune pour les hommes d'affaires. Ils s'annoncent comme fournisseurs des armées; hélas! le plus souvent ils n'ont fourni que la mort. Au premier rang des individus qui se sont distingués dans ce genre, on a remarqué ce même M. Vilain XIIIl qui marche précédé de la réputation d'un des grands propriétaires de la Belgique. Vilain XIIII lait une soumission par laquelle il ne se chargerait pas moins que de toutes les perceptions de la Belgique en payement de la fourniture générale qu'il offre de faire aux armées. Ce fournisseur est appuyé par Carnot, dont la probité inaltérable est sans doute personnellement hors de tout soupçon, mais dont le caractère passionné est toujours disposé à soutenir celui qui lui est présenté par ses alentours comme partageant ses opinions; or, comme les fournisseurs ont toujours celle du pouvoir dont ils espèrent des fournitures, Carnot serait prêt à passer marché à M. Vilain XIIII, dont on l'a assuré qu'il « pensait bien », c'est à-dire qu'il pensait comme lui Carnot. Le Directoire ne croit point devoir prendre une entreprise pareille à sa responsabilité . c'est d'ailleurs un détail tout administratif et qui appartient aux ministres. Malgré la confiance personnelle que mérite Carnot, la proposition de M. Vilain XIIII est renvoyée au ministre des finances.
Continuation de lettres alarmantes de Willot à Carnot. 11 annonce maintenant que Toulon est au moment d'être livré aux Anglais. Cette fois, seulement, ce n'est plus par les royalistes, comme ceux qui le livrèrent en 1793, mais bien par les anarchistes de cette ville. Ils doivent ensuite marclier contre Marseille, piller la ville et la mettre à feu et à sang. Pour prévenir de pareils malheurs, Willot, qui croit n'avoir pas assez de pouvoirs, demande qu'on lui en confie de plus grands, notamment celui d'arrêter ces
maire an V.
fauteurs de troubles. La frayeur qu'on est parvenu à inspirer à plusieurs membres du Directoire lui fait malheureusement accorder faveur à beaucoup de dénonciations qui se rapportent à leurs passions; et la calomnie présentée dans ce sens est Je plus souvent accueillie contre les hommes suspectés de patriotisme. Par suite de tout ce qui s'est passé à l'égard de Drouet, il semble qu'on doive encore poursuivre les compagnons mêmes de son infortune en Autriche; et j'entends aujourd'hui dénoncer Quinette et même Jean Debry.
lOctiiFri- Le député Dumas disait il y a quelques jours : « Kellermann peut seul réparer les jeunesses de Bonaparte ». Celui-ci répond en remportant des victoires. Ainsi les motifs qui servaient de prétextes pour différer de marcher sur Rome n'existent plus. Le Directoire ajourne encore l'époque où il écrira à Bonaparte de s'emparer de Rome, si ce mouvement des troupes ne compromet pas l'armée.
Willot ne cesse point de dénoncer à Carnot les projets imaginaires des anarchistes. Rewbell et moi, nous nous prononçons contre cette persévérance de méchanceté. Nous voyons avec chagrin le maintien d'un fonctionnaire aussi partial et personnel dans ses haines. Je rappelle l'accusation portée par Hoche contre Willot; je demande sa destitution. Carnot et le ministre de la guerre doivent lui écrire que, le gouvernement étant instruit que le royalisme s'étaie de sa protection, il doit prendre à l'égard de cet ennemi les mesures répressives prescrites par les lois.
Le Directoire était depuis quelque temps dénoncé par un nommé Tort de la Sonde, Belge taré, mais fort riche. Le ministre Merlin veut que ce soit pour cette raison que Rewbell s'est constitué défenseur officieux de M. Tort de la Sonde. On n'a pas droit d'interpréter les motifs d'un avocat. Les hommes qui exercent cette profession ne doivent suivre que leur conscience; c'est sans doute leur usage, à quelques exceptions près. Les adversaires du Directoire, à qui toute hostilité sourit comme une chance heureuse, avaient cru tirer parti de l'inimitié que nous porte cet individu. Un député m'écrit que le Conseil des Cinq-Cents a passé à l'ordre du jour sur la dénonciation de la Sonde, à la grande majorité. A peine vingt-cinq membres du nouveau Tiers se sont-ils levés pour soutenir cette dénonciation. Letourneur et Carnot demandent : « Et les Montagnards, pour qui ont-ils voté? » Je leur réponds : « Vos anciens collègues n'imaginent pas avoir un autre intérêt que nous : leur vote a été en faveur du Directoire ».
Le ministre Lacroix nous communique des dépêches de la Rolande. Ce pays, où se trouvent les descendants des De Witt et des Ruyter, est bien loin de la vigueur de ses ancêtres qui devraient