CHAPITRE I
Ils s'étaient présentés comme des adversaires déterminés de ce qu'ils appelaient le Terrorisme. Nous les avions agréés dans ce sens comme des champions rassurants de l'opinion contraire à celle qui avait, dans les années précédentes, dominé et tourmenté le Midi. Bien loin que Fréron fût dépareillé avec ces anges soi-disant de « modération », il paraît qu'il était encore plus modéré qu'eux, et qu'ils l'auraient même accusé de tiédeur. Le général Brune, que j'avais envoyé dans son gracie avec Fréron, m'a plusieurs fois affirmé que c'était Fréron qui était le moins violent et vraiment le chef (le la sagesse, comme de la mission; et que MM. Julien, Méchin et Martainville (ce dernier surtout) étaient autant de diables incarnés qui regrettaient de n'avoir pas été précédemment assez révolutionnaires et proclamaient qu'on ne pouvait l'être trop à l'égard de tous les aristocrates du Midi. Un autre personnage, qui semblait lutter avec ceux-ci, et que Fréron n'était pas moins obligé de retenir, c'était l'adjudant général Leclerc, celui qui en raison de son ardeur politique, appréciée depuis par Bonaparte, a épousé sa sœur Pauline. Cette Pauline devait alors s'unir à Fréron, avec qui elle vivait maritalement : ils se montraient ensemble en public et au spectacle, dans une familiarité peu convenable, même selon nos mœurs. On verra dans la suite les obstacles qu'opposa à ce mariage projel^é de Fréron, Bonaparte arrivé au commandement de l'armée d'Italie.
Sans doute il serait peu intéressant de suivre la destinée des différents acolytes de Fréron, dont je viens de parler. On sait que le général Brune est devenu maréchal de France, et quelle a été sa fin tragique, dans ces contrées mêmes où il avait porté la paix quinze ans auparavant; que le général Leclerc, beau-frère du Premier Consul, et, dans cette qualité, général en chef de l'expédition de Saint-Domingue, est mort dans ce pays après y avoir porté fastueusement le spectacle de son opprobre conjugal, après y avoir commis des actions
affreuses, avoir pris en trahison Toussaint-Loaverture, et avoir perdu à jamais pour la France la plus belle de ses colonies.
Au moment où tous ces noms me reviennent à la mémoire, on m'assure que les trois autres personnages survivent. On me dit que M. Julien, après avoir fait beaucoup de choses diverses, se repose de la vie agitée dans une retraite de la Belgique ; que M. Méchin a traversé le régime impérial à la tête de plusieurs préfectures où il ne s'est pas toujours rappelé qu'il avait été un excellent républicain; que même aujourd'hui il n'éprouverait aucune répugnance à redevenir préfet, si les ministres actuellement en place voulaient aussi l'y remettre. Je me laisse dire encore que M. Martainville, qui s'est si franchement montré comme un parfait révolutionnaire aux époques que je viens de citer, est précisément celui qui rédige le Drapeau blanc, où l'on trouve des doctrines un peu différentes de celles qu'il a jadis professées. Je suis loin do vouloir interpréter par aucune épigrammo les mutations qu'on pourrait presque appeler les métempsycoses de ces messieurs. Me trouvant en possession de témoignages de leur reconnaissance pour des services qu'ils ont reçus dans des temps où ils n'étaient pas heureux, je fais des vœux pour qu'ils le soient tant qu'ils le pourront. Mon amitié à laquelle ils ont rendu justice alors dans les termes les moins équivoques, ne me permet plus que de leur en otïiir une dernière preuve : c'est de m'abstenir des publications que pourrait me fournir leur correspondance. Mais peut-être la délicatesse de M. Martainville réclamerait-elle contre une trop grande discrétion, si je laissais ignorer aux honnêtes gens, faits pour apprécier la grâce des sentiments, ceux qu'il a eu la confiance de m'exprimer dans les épanchements les plus aimables et les plus vrais *.
1. La lettre de M. Martainville, qui semble annoncée par les lignes ci-dessus, ne ligure pas dans le manuscrit des Mémoires de Barras. (G. D.)