CHAPITRE XVIII
entendre de pareilles propositions, et méconnaître leur but de faire pénétrer des agents dans l'intérieur de la République qui leur avait été jusqu'alors fermée? Le Directoire arrête que le prétendu négociateur anglais voudra bien produire son ultimatum. Malmesbury répond qu'il s'en réfère à sa première proposition, qu'au surplus il va envoyer un courrier à Londres. Je pense quant à moi, et je déclare hautement, que la dignité du gouvernement français ne lui permet pas de souffrir plus longtemps la présence d'un diplomate chargé d'aussi indécentes et injurieuses propositions. Il voulait prolonger son séjour en France, et s'y trouver lors des élections, Rewbell veut qu'on le chasse sur-le-champ. La Revellière le veut aussi. Letourneur et Carnot ne s'y opposent pas. Carnot demande que notre ultimatum soit communiqué à Malmesbury. Cet avis est adopté.
Le 29, Lacroix fait part de la réponse du plénipotentiaire anglais. Il persévère dans sa première déclaration, mais il va encore expédier un courrier pour Londres. Letourneur désirerait continuer ainsi la négociation ; Carnot est incertain, et cependant ne veut point mollir; Rewbell veut réfléchir; La Revellière et moi, nous décla rons que lorsqu'il s'agit de l'honneur, toutes les réflexions sont faites, et qu'ici l'honneur de la France est le premier garant de sa sûreté. Nous insistons pour que toute correspondance cesse. Jamais nous ne demanderons à genoux une paix qui nous dépouille de tous les avantages conquis aux dépens des sacrifices et du sang d'une génération tout entière. Après plusieurs heures de débats fort animés il est décidé que le ministre des relations extérieures notifiera à lord Malmesbury l'ordre de quitter le territoire français. Néanmoins le Directoire pourra correspondre encore par courriers respectifs, si le gouvernement anglais désire sincèrement la paix.
Carnot, dans cette séance, ayant repris la dignité et la fermeté qu'il avait autrefois montrées dans les circonstances les plus difficiles de la République, nous avons cru que ce retour vers nos principes était celui de la concorde intérieure. Nous nous en sommes félicités entre nous, et nous avons eu besoin de nous en féliciter encore après la séance avec les députés qui sont vernis au Luxembourg. Les mieux pensants de ces députés, Treilhard, Jean Debry, Bergoing et autres, ont trouvé cette perspective de concorde probable assez importante pour en devoir exprimer leur satisfaction à Carnot lui-même : ils se sont rendus chez lui pour le complimenter sur son vote contre Malmesbury, ils ont espéré le rallier aux républicains, le déterminer à ne plus reporter ses regards en arrière, à marcher désormais en avant sans rancune avec les amis de la Révolution. Ils ont vu en lui l'un de ses plus purs et intrépides
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défenseurs, par cette raison qu'ils l'ont élevé à la première magistrature.
Une note officielle de notre agent à Hambourg donne l'analyse d'un plan de conspiration royaliste formée contre la République. Parmi les émigrés de marque qui jouent les principaux rôles dans ce tripotage, on cite un certain « abbé Louis ». Ce n'est pas un autre que celui qui, vicaire de Talleyrand, évèque d'Autun, et son coadjuteur en 1790, a célébré avec lui la messe de la fédération du 14 Juillet; c'est le même qui depuis reparaîtra en France pour servir humblement l'Empire, pour le renverser ensuite arrogamment, pour restaurer la royaut'é de Louis XVIII et toutes celles qui se succéderont, en commençant, ainsi qu'il arrive à ses pareils, par se restaurer fort heureusement lui-même, et monter de la plus basse indigence à la plus haute fortune, ainsi que son patron Talleyrand. Mais jusqu'à ce qu'ils aient atteint ce but de leurs efforts, il faudra bien que le vicaire et l'évèque conspirent ensemble ou chacun de leur côté; et après qu'ils seront enrichis, ils conspireront encore contre ceux qui les auront élevés, ne fût-ce que par le besoin et le plaisir de trahir les gouvernants qui auront eu la faiblesse et la démence de se confier à ces prêtres indélébiles. Le député Madier, des Cinq-Cents, est cité comme correspondant de la clique de Hambourg; un grand personnage de l'intérieur comme approbateur et exécuteur futur du complot. Rewbell demande que copie du plan soit envoyée au ministre de la police; que toutes les pièces soient déposées au Directoire par le ministre des relations extérieures pour qu'on puisse délibérer sur les mesures à prendre. Du 1" Une autre note officielle annonce qu'un mouvement populaire a
**" an" v^^'' eu lieu à Leipzig. Carnot dit que ce mouvement est jacobite et nuira au gouvernement français, auquel on ne manquera pas de l'attribuer; que Louvet, Poultier et leurs adhérents ne sont pas étrangers à ces intrigues; qu'il faut les démentir par des articles insérés dans les journaux; il veut aussi rendre publique une lettre où l'adjudant général Minette appelle le prince de Conti « Monseigneur » . C'est ainsi qu'il faut démasquer ces prétendus patriotes, car il revient à Carnot des souvenirs de fierté républicaine, et il n'entend pas que l'on < monseigneurise » les Princes. « Si tu veux, lui dis-je, faire justice des faux patriotes, il ne faut pas passer le temps à attaquer et flétrir les vrais ; il ne faut pas à chaque séance s'acharner contre l'honnête patriote Louvet, et lui attribuer les insurrections qui peuvent être provoquées par nos ennemis chez nous comme chez eux. » Carnot, passant à autre chose, demande que l'ordre soit expédié à Moreau de prendre le commandement général des armées du Rhin et de Sambre- et -Meuse. Le Directoire l'ordonne; nous sçmmes enfin débarrassés de Beurnonville : il a un congé et peut