CHAPITRE XIX
linés à rencontrer. Mais comme la guerre semble la nature même de tous les êtres dispersés sur le globe, dans tous les éléments, il faut que nos envoyés à Saint-Domingue ne s'entendent pas plus entre eux cjue nous ne nous entendons ici entre nous. Les procèsverbaux des séances de ces commissaires sont apportés et lus par Truguet. Ils prouvent une grande désunion entre ces agents de la commission déléguée. Les collègues de Santhonax ont dit qu'ils l'investiraient de tous les pouvoirs et qu'ils se réduiraient aux fonctions de secrétaires. Ces procédés sont ceux de l'ironie et du désespoir, où ne doivent point se laisser aller des hommes qui ont de si grands devoirs à remplir. Santhonax a refusé, mais il consent à rester encore quelques mois. La division entre les agents du pouvoir annonce celle qui ne manquera pas de suivre entre les citoyens qu'ils étaient chargés de calmer et de réunir. La guerre civile va donc recommencer à Saint-Domingue.
Le ministre de la police, pour faire trêve ou compensation à ses dénonciations perpétuelles contre l'anarchie des Jacobins, vient de temps en temps nous occuper des machinations du royalisme. Il les croit tout à fait révélées ou dévoilées dans un journal, le Censeur, fait par un nommé Gallais. C'est un ex-moine qui, en raison de ce qu'il est fort choyé par Carnot, ne croit plus avoir besoin de précautions pour proclamer ses principes contre-révolutionnaires et provoquer formellement le retour de la royauté. Le ministre appelle 23 Mvôso notre attention sur un numéro qui, dit-il, est dans le sens le plus pervers et tout à fait sans excuse. Rewbell et La Revellière veulent à l'instant l'arrestation de l'auteur. « Aux voix », me disent mes deux collègues. Je suspends et je réponds que je ne suis point de cet avis : il faut bien gouverner, et laisser dire ces folliculaires. Il est utile qu'ils observent, blâment ou approuvent les démarches de ceux qui sont revêtus des hautes fonctions. Justice sera faite à chacun par l'opinion publique. Carnot réplique : * Je vote l'arrestation si l'on veut y joindre Louvet et Poultier ». Le Directoire ne décide rien à l'égard du Censeur.
Le ministre de l'intérieur apporte le programme de la cérémonie du 21 Janvier, qu'il appelle bien improprement une fête : « S'il fait mauvais, dit Letourneur, elle aura lieu dans l'intérieur du Directoire. » Carnot trouve qu'il y aurait du danger à rassembler le peuple au Luxembourg : « C'est lui apprendre les avenues et les issues de notre local » ; il désigne Saint-Sulpice. Je réponds en riant : « C'est encore
bien près du Luxembourg ». Cochon, miniatre de la police, et Revellière proposent la salle de l'Institut. « A condition, répondent Garnot et Letourneur, qu'on n'entrera qu'avec des cartes ». Rewbell préfère que ce soit à Notre-Dame, afin que le peuple puisse assister à la cérémonie : « Les rues sont bien étroites, dit Letourneur. — Ce quartier est bien populeux, dit Carnot, il peut arriver des malheurs; il ne faut pas désigner d'avance le lieu ou l'on se réunira. En cas de mauvais temps nous n'aurons que les autorités. » Notre- Dame paraît plus convenable, mais le ministre de l'intérieur fera un examen des localités Les anarchistes peuvent miner cet édifice et le faire sauter lorsque le Directoire s'y trouverait enfermé. Letourneur et Carnot chuchotent en se communiquant sans doute toutes les probabilités et les conséquences de cette idée lumineuse. Rewbell leur dit : « Parlez au Directoire; vous avez sans doute des nouvelles de Kehl ou de Brest. Le ministre de la marine viendra-t-il? »
Carnot reçoit une lettre en chiffres écrite de Milan par Clarke : nous demandons qu'elle soit déchiffrée et lue. Carnot se tait.
La correspondance des départements devient toujours plus alarmante. Les assassinats se multiplient et sont impunis. Un procès-verbal des commissaires de police de Marseille constate les progrès du royalisme. Les chants de mort et de vengeance éclatent avec une audace croissante. On boit à la santé de Willot, protecteur des excès dirigés contre la République, et qui sourit aux chants homicides répétés dans les rues :
Vive Willot, vive Liégard, Sans oublier le brave Isnard !
Vive Chambon, vive Cadroy, Vive à jamais, vive le Roi!
Vivent les sabreurs trop humains!
Périssent les républicains !
Nos pistolets sont bien chargés :
Ils seront bientôt égorgés.